Rama jour 7 : le Tunisien qui acheta l’Algérie
Algérie - Au septième jour du Ramadhan, la question est: quelle est la véritable actualité du pays ? Est-ce le discours de Bouteflika à l’ouverture de l’année judiciaire avec un micro en panne ? La réunion de la tripartite aujourd’hui ? Ou la datte à 500 DA le kilo ?
De tous les coins du pays la même voix vous répond: le prix de la datte. Dans un pays dont les trois quarts sont un Sahara et le quart restant un désert, la datte à 500 DA le kilo est un véritable phénomène irrationnel du point de vue de l’agriculture, de l’économie, de la cueillette et de la charge émotive et gastronomique du mois sacré.
Que s’est-il passé dans le pays pour que le pays accepte de se vendre la datte au prix de la viande fraîche ? Qui est responsable de cet attentat contre les millions de jeûneurs algériens ? Qui cache les dattes, qui les vend au double et qui en profite ?
Selon une petite mythologie explicative qui a cours pour le moment, c’est un Tunisien malin, grandi à l’école du commerce de la diaspora juive, capable de se faire de l’argent avec un peu de sable et convaincu que les Algériens sont incapables de faire du sable avec une tonne d’or, qui a acheté toute la récolte nationale pour la revendre en euros sous emballage tunisien en Europe.
De cette transaction du siècle, il ne resta alors que quelques grappes maigrichonnes que les Algériens se partagent aujourd’hui au prix que l’on sait. Le Tunisien malin comme les siens aurait offert 100 DA de plus sur le prix du kilo à chaque Algérien propriétaire d’un palmier soucieux de gagner 100 DA sans perdre son temps.
Selon la même histoire, le Tunisien a été heureux parce qu’il a réussi à vendre une datte tunisienne qui n’a jamais été produite en Tunisie au nez des Algériens qui n’ont jamais été gagnants en Algérie. Quant à l’Algérien, celui-là a été heureux parce qu’il a gagné 100 DA sur le kilo mais pas seulement. Avec 100 DA de bénéfice sur le kilo, le bénéfice a été énorme: le Tunisien évite à l’Algérien d’abord de faire l’effort de cueillir la datte, de la mettre dans des caisses et de l’entasser dans des camions.
Le Tunisien évite à l’Algérien l’effort de la route, le racket qui va avec, le contrôle des barrages, les factures, les pannes des camions, les râleries du chauffeur et les petits larcins des ouvriers saisonniers. Le Tunisien évite à l’Algérien l’arrivée à Alger, les tracasseries du port, les extraits de rôle, l’oeil des impôts, les invitations à déjeuner pour accélérer l’exportation, la location des dépôts, le chemin de croix des banques algériennes, la fouille des caisses, le retard du navire de la compagnie et les va-et-vient entre les quatre mille bureaux qui gèrent les exportations algériennes.
Le Tunisien évite à l’Algérien même les tracasseries du marché intérieur, les spéculateurs en boucle, les pertes sèches dues au transport, les mauvais payeurs et les contrôles des prix.
Pour 100 DA, l’Algérien s’en sort gagnant même si à la fin, c’est lui qui ne va pas manger la datte que Dieu lui a donné par palmiers interposés et que c’est lui qui va les acheter à 500 DA le kilo ce mois sacré.
Conclusion: est-ce que cette histoire est vraie ? Oui. Même si le Tunisien n’est qu’un mythe ou une invention de spéculateurs. Le reste est vrai: les Algériens ne savent pas exporter, emballer et faire de l’argent avec des dattes sauf sur le dos d’autres Algériens. Où est la faute dans un pays dont la moitié produit les meilleures dattes de la région et l’autre moitié n’arrive même pas à les acheter ? Elle est dans le micro.
Celui qu’utilisa Abdelaziz Bouteflika à l’ouverture de l’année judiciaire. Un micro en panne qui, selon notre consoeur, laissa échapper la moitié du discours sans que l’assistance n’ose en faire la remarque, se contentant de hocher la tête pour faire semblant d’avoir compris.
Une situation où en somme Bouteflika a cru avoir dit quelque chose et où l’assistance fit semblant de l’avoir compris. Un cas de figure où le président croit se faire entendre et où son peuple croit qu’il n’a rien dit puisque le micro n’a rien répété.
L’exemple d’une cassure nationale situé au milieu exact du terrain qui joint l’Etat et son peuple et leur donne l’illusion de la rencontre. Quelle est la relation avec la datte ? Aucune sauf dans la panne: elle est partout. Du micro à la datte, en passant par le reste du pays.
Par Kamel Daoud - Quotidien d'Oran
|