Algérie : L’Etat au quotidien
Algérie - Les hommes politiques, les théoriciens de la gouvernance, autant que les agents en charge des affaires publiques à tous les niveaux, ont-ils une idée de la représentation que se fait le citoyen dans sa pratique quotidienne de l’Etat ?
On reconnaît communément que les fonctions de la puissance publique se déterminent par rapport à sa capacité à créer de la richesse. Cette même richesse censée améliorer en priorité trois domaines-clés de la vie, l’éducation, la santé et la justice, en dehors des chiffres flatteurs de bilans «cadrés» pour les besoins de l’autosatisfaction.
En matière d’éducation, l’école demeure le lieu d’expression de l’Etat par sa capacité à réduire les inégalités sociales en donnant une chance à chacun d’échapper à la misère de l’analphabétisme.
De progresser vers un niveau d’instruction lui permettant d’accéder à une fonction honorable grâce à l’acquisition de connaissances, de plus en plus importantes, et donc à une rémunération en rapport avec ces connaissances. Avec le rêve que doit permettre l’école et qui doit se matérialiser par une vie décente, aussi bien culturellement qu’économiquement, un enfant a le droit à une progression pour le moins normale.
Lorsque l’exemple des corps enseignants, toutes catégories confondues, offre généralement une image certes d’honnêteté sans faille, mais combien pauvre du point de vue de sa situation matérielle, comment pouvons-nous encore faire de l’enseignant un exemple à suivre aux yeux d’un enfant ?
Comment une école peut-elle constituer un lieu d’épanouissement lorsque, ravagée par une culture de l’échec dans laquelle se bousculent la violence, le surnombre et la drogue, elle s’est transformée en lieu de parcage d’une enfance qui n’a de croyance que pour l’argent ? Et que peuvent des parents confrontés à l’érosion de leur pouvoir d’achat ou à d’autres problèmes qui ont surgi avec cette libéralisation mal préparée, jetant en pâture une grande partie de cette société dans les bras de discoureurs sans parole ? Que peuvent-ils, sinon s’en remettre aux hasards de la vie ? L’Etat pour sa part se contente de construire en sous-traitance des bâtiments, sans s’assurer de leur fonctionnalité, du climat qui y règne et des causes de l’échec.
Il était pourtant prévu une sérieuse prise en charge par cette armée de psychologues formés à coûts forts et qui se sont retrouvés au chômage. Tant et si bien que la réussite est devenue une affaire de chance et non point une affaire de planification et d’effort. L’effort, justement, est devenu lui-même une source de rire.
Au registre des résultats, on constatera des parents démissionnaires ou passibles de psychiatrie d’un côté, et des enfants abandonnés à leur sort dans une Algérie qui a tant besoin d’eux. A quel moment percevoir l’Etat si ce n’est à travers cette noble mission d’éducation. Sauf à pousser les parents vers la recherche d’établissements privés pour s’assurer d’une prise en charge correcte. Mais qui peut se permettre ce choix et à quel prix, quels sacrifices... quelles folies ?
Du point de vue de la santé, là aussi l’Etat «produit» des bâtiments qu’il fait pompeusement inaugurer par le président de la République piquant ses colères devenues légendaires et puis... Rien. Rien. Rien que des bâtiments longtemps vides ou insuffisamment occupés pendant que des cliniques privées poussent comme ont poussé les superettes de quartiers. Des bâtiments et une colère dont on sait maintenant qu’elle n’est que passagère.
Et l’on se contente de faire remplacer un responsable par un autre sans toucher le fonds de la question, qui est celui du devenir de la santé publique dans laquelle se débattent ceux qui ont essayé d’en faire une raison de vivre. Pour combien de temps encore ? Comment alors demander à un malade sans moyens de croire en l’Etat et de le défendre parce qu’il y va de sa survie ? C’est quoi l’Etat ?
Ce sont des gens qui gouvernent et qui vous font passer de la médecine gratuite pour tous, à une médecine payante pour quelques-uns, une mort certaine pour tous les autres en quelques «années pétrole». Des gens qui se bousculent dans les escalators d’un pouvoir qui leur permet de se servir d’abord.
Du point de vue de la justice, que dire sinon qu’elle doit être juste, diront les uns, équitables diront les autres. Mais qu’est-ce que la justesse et l’équité sans éducation et sans santé ? Là aussi nous avons affaire à un corps aux multiples catégories tellement complexes qu’il est difficile d’y entrevoir une quelconque différence.
Comment peut-on affirmer que «nul n’est censé ignorer la loi» quand cette même loi n’est appliquée que dans la demi-mesure ? Continuer à penser le droit et le devoir en termes citoyens, sans les moyens qui les accompagnent, n’est-il pas d’emblée voué à l’échec ? Aujourd’hui un agent de l’ordre, un magistrat qui applique la loi dans sa véritable interprétation est considéré comme n’ayant rien compris au «mouvement».
Comment un citoyen peut-il défendre ses droits et obtenir gain de cause en pareilles circonstances ? Certains citoyens vous diront combien ils peinent à déposer une plainte contre certains autres, pour des raisons qui échappent à la logique même d’un Etat. Ils finissent par abdiquer devant une machine trop lourde pour leurs faibles moyens et abandonnent leurs droits.
Ils ne croient plus en l’Etat, car l’Etat est l’institution de protection par excellence et ils ne se sentent pas suffisamment protégés.
En dehors des philosophies qui l’ont soutenu et selon les conditions historiques de son émergence, l’Etat est une traduction en actes au quotidien, qui permettent à chacun de se sentir en sécurité.
Qui se sent aujourd’hui en sécurité en garant sa voiture, en marchant ou en laissant son domicile sans gardien ? Combien ont coûté à l’Algérie les bardages de fenêtres et de balcons qui paraissent d’ailleurs insuffisants ? Combien de métal juste pour protéger une habitation ou même un bâtiment administratif abritant des services de sécurité justement ?
Le constat de la dégradation des conditions de vie ne suffit plus à expliquer un certain laisser-aller chaque jour un peu plus, comme si le cauchemar n’avait pas de fin. Comme si le 5 Octobre ne voulait plus rien dire pour notre amnésie. Comme si notre quotidien devait être fait sans Etat.
Par Ahmed Saïfi Benziane - Quotidien d'Oran
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