Algérie : Le prince et l’artiste censeur
Algérie - Depuis le clash de 1988, et malgré de nombreuses tentatives avortées, l’Algérie n’arrive pas à se démarquer des us et coutumes politiques devenus les normes imposées à des peuples arabes, musulmans et africains.
Le pays, malgré des habillages incertains et des postures politiques improbables, se coule progressivement dans le monde des régimes archaïques où cohabitent de criardes fractures sociales, de scandaleuses inégalités entre les sexes et des retards lourds de conséquences (utilisation de l’Internet par 1.000 habitants, fermeture de l’audiovisuel, inutilité du parlement comme contre-pouvoir et espace de médiation...).
Le maire est disqualifié et même s’il représente une grande ville, c’est un parfait inconnu parce que sa légitimité et ses pouvoirs sont des plus évanescents.
Qu’est-ce qui différencie l’Algérie d’un grand nombre de pays africains et arabo-musulmans? A part les recettes des hydrocarbures qui font tourner la boutique, il faut bien chercher pour trouver de franches différences qui rapprocheraient l’Algérie de la modernité, des pays qui produisent des élites, qui maîtrisent les sciences, les technologies et la joie de vivre.
Dans les contrées rétrogrades, le principe fondateur de la gouvernance, le cap de «bonne espérance», la légitimité définitive s’articulent et sont fondés par des convictions des plus réactionnaires, le mépris souverain de «la populace» et la certitude pour les dirigeants d’être nés pour gouverner et d’avoir la science infuse dans tous les domaines. Il y a des responsables, certes interchangeables par la cooptation, et le reste, tout le reste. Pour les chefs du moment, les fondamentaux sont simples :
- Les peuples, un demi-siècle après l’indépendance politique, ne sont toujours ni mûrs, ni responsables pour être en mesure de vivre dans un système démocratique comme en Finlande, en Australie, en France, en Suède, en Angleterre, en Espagne, etc.
- Les responsables, même s’ils n’ont aucun Nobel, aucun mérite antérieur reconnu, aucune théorie ou invention à leur actif, décident seuls. Même si avant la cooptation, ils n’étaient que des enseignants parmi d’autres, des fonctionnaires comme des milliers d’autres et même si leur incompétence a été et est prouvée. Sortis des rangs, devenus responsables, ils savent tout et choisissent pour tous.
Ces responsables, parce qu’ils sont aux affaires qu’ils quittent parfois aussi rapidement et brutalement, comme pour leur arrivée, estiment qu’il leur revient, et à eux seuls, de juger «les progrès» du peuple, de mesurer chaque trimestre sa maturité, et de jauger avant, pendant et après chaque scrutin, si le bon peuple (dont les vertus, l’intelligence, le civisme, le discernement sont régulièrement vantés) sait, enfin, faire les bons choix.
Et pourtant les pays leaders, ceux les plus avancés dans la recherche, la science, la médecine, l’aviation, qui dirigeant le monde, sont ceux où les régimes démocratiques sont soumis à la sanction des urnes, à la critique des médias et à la libre expression.
Sans qu’ils ne soient pour autant parfaits. Ce ne sont que les meilleures constructions inventées par les hommes pour vivre ensemble et réguler pacifiquement leurs conflits, avec des leaders légitimes et révocables. Et tous les experts estiment que la démocratie, la bonne gouvernance stimulent la croissance et favorisent le développement.
A partir de 1962, le pays a sûrement perdu des chaînons, parmi ceux, justement qui ont donné au monde une grande guerre d’indépendance, populaire, progressiste.
Elle portait, en elle, par les composantes sociales qui la dirigeaient les plus belles promesses pour un avenir fait d’équité, de tolérance et de liberté. La suite est connue, décryptée par de brillants historiens et par les hommes politiques les plus lucides du pays.
Une conséquence des plus dramatiques du «détournement» du fleuve a été la «décennie rouge» dont les braises peuvent repartir à n’importe quel moment. Le pays balance sans cesse entre la modernité et la Djahilia, entre les libertés et le conformisme le plus dangereux.
Dans leur refus organisé de tourner le dos à la démocratie, à la défense et à la promotion des libertés individuelles et de la sacro-sainte alternance au pouvoir, les régimes en question ont trouvé le premier refuge censé être légitimant.
Pour ceux qui l’ont faite, la guerre de Libération et le reflux du colonialisme justifient la cooptation, la limitation des libertés et instituent des lectures «spécifiques» des Droits de l’Homme qui seraient encore éloignés de la compréhension et de l’intelligence de certains peuples qui ont des histoires et des parcours originaux. Ce qui est pourtant le cas de tous les peuples qui ont chacun une histoire propre.
Il y a ceux qui ont réussi et qui peuvent nous faire l’économie de leurs erreurs et des accidents de leur parcours. Mais cela passe par la démocratie.
Dans les régimes autoritaires, le chef relève presque du droit divin. Il ne peut être ni critiqué, ni faire l’objet de caricatures et encore moins être soumis aux attaques pacifiques de l’opposition dans les médias publics ou dans des assemblées «élues» selon des normes, elles aussi spécifiques.
C’est dans ces régimes que les couches moyennes, qui sont pourtant un pivot indispensable, sont absentes de la vie sociale, quand elles existent comme groupe social. Elle ne sont représentées nulle part et leur voix est, par conséquent, inaudible. Dans les grands pays, ces couches sont des relais-contestataires, un pouls à écouter, des vigiles qui font le tissu productif et la grandeur de leur pays.
Elles sont «les agents recruteurs» de la croissance et de la consommation, là où ces notions veulent dire quelque chose, à côté des revenus procurés par des richesses naturelles et souvent des plus éphémères.
Dans les pays arabes, les chefs se suivent et très souvent se ressemblent. Et s’ils ne s’entendent jamais entre eux, chacun voulant être le leader d’un ensemble arriéré, ils sont cependant tous d’accord pour s’estimer omnipotents, immortels, omniscients, donc au-dessus de toute critique, et surtout de leur peuple.
En 2006, dans un pays arabe, un cinéaste de talent est empêché de voyager à cause d’un documentaire critique à l’égard de son gouvernement. Crime incroyable! En Algérie où aucun artiste n’a jugé utile de dénoncer cette agression contre la liberté d’un créateur et aucune association, aucun élu, aucun parti ne pense que la cause doit être défendue.
Mais c’est en Algérie qu’un ancien cinéaste écrit dans le BRQ d’une commission de lecture cinématographique: «il insiste sur les aspects négatifs de la société avec un jugement de valeur subjectif et parfois subversif: prostitution, homosexualité, consommation de drogue et d’alcool».
Mais qui a dit que l’art pourrait, sans être la réalité, filmer les aspects négatifs d’une société, surtout lorsqu’elle n’en a pas? Et un artiste qui a un regard subjectif dans un pays arabe doit effectivement être pourchassé. Quelle misère, encore possible en 2006, chez un «artiste»!
Par Abdou B. - Quotidien d'Oran
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