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Actualité

 

Peut-on additionner tous les chiffres de l’Algérie?

 

Peut-on additionner tous les chiffres de l’Algérie?Algérie - Résumons : de 1954 à 1962 l’Algérie a compté.

Le nombre de ses morts, de ses djounoud, de ses traîtres, des Français d’en face et le nombre des jours à patienter.

De 1962 à 1965, l’Algérie a compté.

Le nombre des anciens moudjahids de la wilaya 5 et des wilayas 4 et 3 coincés du mauvais côté de l’indépendance, celui des villas et des caves à prendre, le nombre des fausses fiches de mobilisation antidatées délivrées aux frontières, le nombre exact de Marocains à expulser et le nombre des gens déjà loyaux à Boumediène et le nombre de ceux qui allaient payer pour Ben Bella.

De 1965 à 1979, l’Algérie a encore compté.

Le chiffre des gens qui étaient contre le « correctif » et de ceux qui étaient pour, le nombre des villages socialistes réalisés, le nombre des terres nationalisées, des usines construites, des poteaux électriques et celui des volontaires au volontariat. A cette époque, le pays comptait beaucoup et tout le monde comptait sur tout le monde pour manger et se reproduire sans compter.

Certains comptaient le nombre de jours qui restaient à Boumediène et comptaient sur le temps pour régler le problème. Le pays comptait les tracteurs russes importés, les écoles construites, les barrages livrés, le nombre des colonels et celui des mouhafedhs pour réaliser l’addition finale d’une Algérie fière et libre qui comptait ne plus compter sur personne sauf sur Boumediène pour finir heureuse.

De 1979 à 1988, le pays comptait là aussi.

Le nombre des occasions ratées, le chiffre exact des proches qui se réclamaient de Chadli, le nombre des Aswak El Fellah vides, le nombre des oeufs par plaquette, le chiffre des autorisations de sortie, le nombre des Honda d’APC, le nombre des gens qui patientaient devant vous le long de la file d’attente et, encore une fois, le nombre des jours qui restaient avant que ça n’explose puisque l’Algérie n’arrivait plus à compter sur personne et encore moins sur son propre Etat.

De 1988 à 1999, l’Algérie comptait toujours.

Le nombre des morts d’Octobre, celui des militants exacts du FIS, celui des massacrés - avec une guerre entre ceux qui comptaient leurs morts et ceux qui comptaient cacher les chiffres. Le pays comptait le nombre des présidents qui défilaient, celui des ministres, des morts par hasard, des faux barrages, des rescapés, des disparus, des déplacés, des ONG et des fosses communes. Les chiffres suffisaient à peine à suffire tout le monde et le monde entier se retrouvait précipité vers la zone flou de l’innombrable. Là aussi l’Algérie comptait surtout le nombre des jours qui lui restaient à vivre puisque tout le monde comptait partir ou mourir.

De 1999 à aujourd’hui: l’Algérie comptait toujours.

Le nombre de gens qui ont voté pour Lui. Le chiffre des gens qui se réclamaient de Lui et le nombre de gens qui se souvenaient brusquement de Lui. Lui pour sa part comptait le nombre de logements construits à cause de Lui, le nombre des écoles et des universités nées sous Lui et le chiffre des gens descendus du maquis ou revenus de la mort à cause de Lui.

Du coup, l’Algérie s’est mise à compter à haute voix comme de coutume: le chiffre de ses réserves de changes, le nombre de ses manuels scolaires gratuits et le taux de ses démunis sortis de leur diminution. Le décompte national touchait presque tout: du chiffre des cartables distribués à celui des aides offertes pour relancer l’agriculture ou convertir un chômeur en un taux.

Assis en face, le pays comptait lui aussi à sa façon: le nombre des faux marchés, celui des fausses dépenses, le chiffre qu’il faut pour « acheter » l’homme qu’il faut et le nombre exact des faux colonels et des vrais escrocs qui sillonnaient le pays pour « distribuer » des logements et un morceau de l’Algérie. Le peuple, assis autour de lui-même, faisait des additions pour essayer de comprendre pourquoi l’Algérie compte toujours de plus en plus vite sans se rendre compte que cela ne fonctionne pas au mieux.

D’aujourd’hui à maintenant : l’Algérie comptait encore. Le nombre des jours qui restaient au Ramadhan, le nombre des enfants à habiller, le chiffre final des factures à payer, le nombre des clous utilisés par Noé pour son arche, etc. Y a-t-il une addition à la fin ? Y a-t-il une vie dans le cosmos ? Personne ne sait. L’Algérie est autiste.

Par Kamel Daoud - Quotidien d'Oran

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