Algérie : Indigènes, de la fiction à l’histoire travestie
Algérie - La projection tant attendue du film Indigènes de Rachid Bouchareb, prix de la meilleure interprétation masculine au festival de Cannes, a enfin eu lieu à Alger.
Cette projection qui a eu lieu à la salle de cinéma l’Algeria n’est d’ailleurs pas passée inaperçue, provoquant dans son sillage des réactions «controversées». Alors que certains s’évertuent à dire et soutenir que Indigènes est un «très grand film», d’autres mettent en doute la «véracité» du contenu de ce film même si, esthétiquement parlant, il est très réussi.
Une œuvre réelle ?
Il est reproché au réalisateur, Rachid Bouchareb, un Français d’origine algérienne, d’avoir «ignoré» pour ne pas dire «occulté» dans son film, qu’il prétend inspiré du réel et de la réalité historique, une partie importante de l’histoire coloniale algérienne et qui concerne les tirailleurs algériens embarqués de force au début de la Seconde Guerre mondiale pour aller combattre au front l’Allemagne et libérer la France occupée par les nazis.
Dans l’histoire coloniale de l’Algérie, il est précisé que la majorité des Algériens ayant rejoint le corps des tirailleurs ne l’ont fait que parce que la France avait promis, en échange, l’indépendance du pays.
Cette promesse, faut-il le rappeler, sera vite oubliée et la France refusera de la tenir, provoquant ainsi la colère des Algériens qui, se sentant trahis, sortiront, un certain 8 mai 1945 à Sétif, Kharrata et Guelma, manifester, pacifiquement, leur colère. Mais l’occupant ne l’entend pas de cette oreille et un massacre sera ordonné, organisé et exécuté – et les mots sont bien choisis- par la police française et ses supplétifs. 45 000 Algériens seront tués.
Or, dans le film Indigènes, rien de tout cela n’est mentionné. Rachid Bouchareb passe sous silence un massacre d’Algériens qui est en rapport direct avec la levée des tirailleurs. Pourtant, le sujet de ce long métrage est autour des tirailleurs et des raisons, «toutes» les raisons, qui les ont conduits à sacrifier leur vie pour libérer la France.
Selon la version du réalisateur d’Indigènes, les tirailleurs algériens ont accepté de se battre pour la France pour de l’argent et pour fuir «la misère noire» tandis que d’autres aspiraient à faire carrière dans l’armée française, bénéficiant ainsi de la «liberté, fraternité et égalité», la devise de la France.
Mais le film ne fait pas état des tirailleurs qui se sont sacrifiés pour l’indépendance de l’Algérie. Comme pour justifier cette «omission», Rachid Bouchareb a expliqué dans la conférence de presse qu’il a donnée au lendemain de la projection de son film que «l’histoire des personnages est le fruit des témoignages des vétérans qui sont toujours vivants.
Ce n’est pas de la fiction mais c’est historique, fruit de 18 mois de recherche et de rencontres». Faut-il recourir à des «témoignages» pour connaître des vérités historiques de son propre pays qu’on peut trouver dans le premier manuel d’histoire, algérien évidemment ?
Les archives algériennes sur l’histoire coloniale ne sont-elles pas un outil de recherche convaincant, conséquent et fiable ? «J’ai l’intention de faire un film sur les manifestations du 8 mai 1945», annonce-t-il comme pour rattraper le coup.
Reste à savoir quelle version il donnera : française qui dit que les Algériens sont sortis ce fameux 8 mai 1945 pour célébrer la victoire de l’Hexagone contre l’Allemagne et qu’il n’y a eu que 200 morts accidentelles, ou algérienne qui dit, avec témoignages à l’appui, que les Algériens ont manifesté pacifiquement pour dénoncer la traîtrise de la France qui a répondu par le massacre de plus de 45 000 Algériens, selon un décompte fait par les Anglais, car l’Algérie refuse d’entrer dans une polémique sur des décomptes macabres et maintient qu’un Algérien assassiné par la France est une victime de trop que l’occupant doit reconnaître.
La première séquence dans Indigènes est fortement révélatrice quant à la trajectoire du film. Voici la scène : dans un douar, un homme âgé à la longue barbe blanche fait le tour du village en lançant des appels presque pathétiques aux jeunes «indigènes» pour «aider» et soutenir la France. «Il faut aider la France et la faire sortir de cette impasse», crie-t-il avec ferveur.
Première séquence, premier faux pas
L’attitude du patriarche, comme celle de la plupart des tirailleurs dans le film, exprime du «respect», sinon de l’amour pour la France, un «sentiment» qui explique leur adhésion absolue et totale à l’Algérie française. Or, si on revient à l’histoire coloniale de l’Algérie, il est précisé que les Algériens, au niveau des villages notamment, rejetaient le concept de l’Algérie française. Sinon, il n’y aurait pas eu de révolution, quelques années plus tard, ni la guerre, ni l’indépendance.
Les séquences qui suivront, bien tournées, soit dit en passant, décrivent les conditions dans lesquelles sont entraînés les tirailleurs. Cependant, aucune de ces séquences ne montre l’enrôlement forcé des jeunes Algériens. A croire que ces jeunes sont partis de gaieté de cœur. «Je ne pouvais pas tout mettre dans un seul film.
Mais je pense que le fait de montrer ces camions qui sillonnent les villages où les jeunes sont entassés comme du bétail, suffit à montrer les terribles conditions du départ», se justifie maladroitement le réalisateur. Un raisonnement pas très convaincant pour quelqu’un qui est censé savoir ce qu’est une image et une lecture d’image.
Des personnes entassées dans des camions, cela veut dire qu’il y a urgence, qu’il n’y a pas de place, mais en aucun cas que les hommes qui sont dans ces camions y ont été emmenés par la force des baïonnettes. «Toutefois, s’il y a des tirailleurs qui peuvent témoigner de la brutalité des enrôlements forcés, je suis prêt à les écouter», ajoutera-t-il. Et si ces tirailleurs témoignaient, le réalisateur referait-il le film ?
Côté mise en scène, le jeu est assez convaincant et les décors sont somptueux. L’émotion, quant à elle, baisse et remonte sans se fixer. Dans ce film, il y a des séquences très intenses mais également des séquences contradictoires, ou plutôt qui suggèrent et insinuent l’assimilation.
Contradictions
Il y a, par exemple, cette scène qui montre les tirailleurs musulmans faisant leur prière en groupe, ensuite se faisant servir du vin pendant les repas. Dans une autre scène, le petit frère de Yasser (Sami Naceri) l’interroge sur les massacres perpétrés par la France contre les Algériens. «Quand j’étais petit, la France tuait nos familles, n’est-ce pas ?» lui demande-t-il. Yasser, après avoir marqué une pause, lui répond : «Oui, c’est vrai.»
Il répond comme s’il était difficile pour lui d’admettre cette vérité et que les tueries étaient déjà de l’histoire ancienne. Quant au petit frère, il parle des tueries au passé comme si, pour le présent, en 1943, France et Algérie ne faisaient plus qu’un seul et même pays !
Les tirailleurs algériens sont figurés dans ce film comme des héros mais également comme des «indigènes» incultes, victimes de racisme et de discrimination.
Un des personnages, Abdelkader (Sami Bouadjila), caporal de l’armée française d’Afrique, défend souvent le groupe au risque de représailles. Fort de caractère, il aspire à faire carrière dans l’armée française. Comme pour le motiver, son colonel, français de pure souche, lui promet les «honneurs» ainsi qu’aux autres tirailleurs si la France sort victorieuse de la guerre.
En héros, lui et ses compagnons, pas très nombreux, lutteront pied à pied contre une armée allemande pour sauver un village alsacien. Le caporal convaincra Yasser qui venait de perdre son frère au combat de poursuivre la guerre envers et contre tout et tous, lui assurant qu’il allait «rentrer» avec les honneurs. Mais rien de plus. A la fin du film, on voit le colonel français afficher un grand triomphe en ignorant superbement les tirailleurs.
Mais on ne sait rien du devenir et de la réaction de Abdelkader, le tirailleur algérien, seul survivant ayant défendu le village alsacien et vu y mourir tous ses compagnons. On ne voit qu’un vieillard, 60 ans après la guerre, visiter le cimetière où sont enterrés les tirailleurs…
Quant à l’Histoire, c’est une chose trop importante pour la laisser aux mains de cinéastes qui confondent entre les histoires qu’on peut manipuler et vendre et l’Histoire qu’on ne peut ni vendre, ni acheter, ni manipuler, car elle a toujours le dernier mot… la photo-finish.
Par Farida Belkhiri - La Tribune
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