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Algérie-France : mésentente cordiale

Indépendance de l'AlgérieAlgérie - Lorsque le premier coup de feu libérateur a retenti dans les Aurès un certain 31 octobre 1954 à minuit, nul ne pouvait penser que la mainmise française sur l’Algérie allait être aussi violemment ébranlée. L’idée d’une indépendance totale n’était alors même pas ouvertement évoquée, puisque des Algériens de renom n’y croyaient pas encore.

Mais avec le temps et quelques victoires allait se dessiner un triomphe qui, cinquante deux ans plus tard, constitue toujours la pierre angulaire du différend algéro-français. Cent vingt-quatre années de colonialisme abject allaient être remises en cause par une poignée d’hommes et de femmes aussi déterminés que courageux. Ni la guillotine ni les exécutions sommaires ne réussiront à les dissuader de défier la seconde puissance militaire d’Europe.

Sept ans et demi plus tard, c’est tout le paysage politique français et algérien qui s'est vu bouleversé. La IVe République française n’aura pas survécu à la puissance de la révolution, que naissait difficilement la première République algérienne. De 1954 à 2006, que d’épisodes aussi ubuesques les uns que les autres. Face à une France obstinée à tourner le dos à son passé sanguinaire, c’est une Algérie incertaine qui voyait le jour.

Les accords d’Evian qui avaient scellé le 18 mars 1962 la défaite française face à la résistance acharnée du FLN et de son bras armé l’ALN, allaient, eux aussi, être violés aussi bien du côté algérien que du côté français. S’ensuivra une falsification bilatérale de l’histoire.

En France, cette falsification touchera d’abord les plus hautes institutions du pays. Gare à ceux qui osent évoquer une quelconque défaite face au «fellagas» ou aux «terroristes». Décrit comme celui qui a mis fin volontairement à la guerre, Charles de Gaulle aura été sans le vouloir le pourfendeur de la présence française en Algérie. C’est sans doute pour cela qu’il ne prononcera qu’une seule fois en public l’expression «Algérie française».

C’était à Mostaganem quelques jours après avoir trompé des dizaines de milliers de pieds-noirs en leur faisant croire qu’il les avait compris à Alger le 4 juin 1958. Mais une fois indépendante, l’Algérie essaiera de maintenir ses relations avec la France au niveau souhaité par les deux parties. Même si la machine s’emballe dès la prise de pouvoir de Houari Boumediene.

Après le 19 juin 1965 exit les accords d’Evian. Le nouveau maître d’Alger décide de reprendre le contrôle de la base navale de Mers El Kébir. Les relations entre les deux pays, déjà conflictuelles allaient entrer dans une phase de crise juste après la nationalisation des hydrocarbures le 24 février 1971.

Giscard veut tourner la page

La première visite d’un président français en Algérie algérienne n’allait pas changer grand-chose à la complexité des liens entre les deux capitales.

Arrivé à Alger le 10 avril 1975, Valéry Giscard d’Estaing voulait alors donner un coup d’accélérateur au développement des relations bilatérales et surtout tirer un trait sur le passé. En face de lui, il trouvera une intransigeance algérienne qui n’oublie pas le sang versé. «Les relations algéro-françaises ne se normaliseront qu’après l’extinction de la génération qui a connu la guerre», lui a lancé Houari Boumediene.

Le Président de l’époque n’avait pourtant pas raison sur ce point. Les générations nées après la guerre sont souvent mieux informées des détails de la révolution que celles qui l’ont vécue. Mais le tombeur de Ben Bella n’en était pas à sa première erreur d’appréciation.

Les nationalisations des dernières sociétés françaises effectuées huit mois après la visite de Giscard d’Estaing allaient sonner le glas de l’entente cordiale conclue au lendemain du 3 juillet 1962. La détermination algérienne à sauvegarder sa souveraineté chèrement payée allait pousser les autorités françaises à fermer les yeux sur les activités souvent violentes de mouvement algériens en France.

Le mouvement SOA (Soldats de l’opposition algérienne) dirigé par Mouloud Kaouan (ancien dirigeant du FLN) avait même commis une série d’attentats contre des intérêts algériens en France en 1976 sans être inquiété.

«Notre ami» Mitterrand

Entre la mort de Boumediene en décembre 1978 et l’arrivée de la gauche au pouvoir en France en mai 1981, c’est un vent d’apaisement qui allait souffler sur les deux pays. Chadli Bendjedid, intronisé contre toute attente candidat du FLN à la présidence de la République en février 1979 était connu pour avoir ardemment combattu les Français durant la révolution. Entamant son premier mandat dans la prudence avec Valéry Giscard d’Estaing, il se sentira plus à l’aise lorsque l’Elysée se donne comme locataire un certain François Mitterrand.

Le même François Mitterrand qui avait prononcé le 7 novembre 1954 (six jours après le déclenchement de la révolution) son fameux «la seule négociation, c’est la guerre». Alors ministre de l’Intérieur dans le cabinet de Pierre Mendès France, il avait déclenché une campagne particulièrement féroce à l’encontre de la résistance algérienne.

Il se surpassera deux ans plus tard, lorsque, ministre de la Justice, il légalisera l’usage de la peine de mort contre des centaines de combattants du FLN. C’est pourtant sous son premier mandat entamé le 10 mai 1981 que l’axe Alger-Paris se renforcera à une vitesse fulgurante.

Les escales successives de François Mitterrand à Alger, comme en novembre 1981 et en mai 1982, ouvriront la voie à la première visite officielle d’un chef d’Etat algérien en France depuis l’indépendance. Entamé le 17 décembre 1982, le voyage présidentiel de Chadli Bendjedid allait alors décrisper des relations passionnelles et éternellement conflictuelles entre les deux pays. Par la suite, les visites présidentielles entre les deux capitales deviendront légion.

Le gouvernement français dépêchera même un émissaire assister à chaque commémoration du 1er Novembre à Alger. Mais la lune de miel sera de courte durée, et le chef de l’Etat français ne cachera plus sa vieille haine envers ces «indigènes» qui auront réussi à mettre en échec une France trop sûre d’elle.

Les premiers crises politiques et économiques de la fin des années quatre-vingt seront l’occasion parfaite pour la France de retrouver ses vieux réflexes de puissance occupante. Les émeutes d’octobre 1988 et les balbutiements de la démocratie algérienne mettront à nu une ingérence que plus rien ne dissimule. Celle-ci atteindra son paroxysme au lendemain de la démission de Chadli Bendjedid le 11 janvier 1992, et se poursuivra sans relâche tout au long de la période noire qu’a vécue alors l’Algérie.

Sous le prétexte de la sollicitude, les autorités françaises reviendront comme au temps du gouverneur général ou du ministre résidant. Ordres de tous genres proviendront d’une République heureuse de renouer avec ses pratiques d’antan. Elu en mai 1995 après deux tentatives infructueuses en 1981 et 1988, Jacques Chirac tentera de son côté d’inverser la tendance et de contribuer au règlement de la crise algérienne.

Mais le discours est tristement le même. Arrivé au pouvoir en France grâce à des slogans médiatiques démodés, et à des simulacres de promiscuité populaire, celui qui se considère comme le digne héritier du gaullisme se trompera de période et surtout de peuple. Liamine Zeroual, alors président de la République, refusera sèchement de le rencontrer en marge de l’Assemblée générale de l’ONU à New York en septembre 1995.

Annoncée tambour battant par l’Elysée, cette rencontre cruciale, qui devait être celle des retrouvailles, allait sans doute se transformer en séance de conseils et d’instructions de tous genres. Moins d’un lustre plus tard, une nouvelle ère allait s’ouvrir entre les deux pays en quête de véritable réconciliation. Accueillie avec réserve à Paris, l’élection de Abdelaziz Bouteflika avait alors déplu aux autorités françaises du fait que six des sept candidats au scrutin s’étaient retirés de la course la veille du vote du 15 avril.

Traité d’amitié : une obsession française

La visite d’Etat en France entamée par Abdelaziz Bouteflika en juin 2000 et celle effectuée par Jacques Chirac en Algérie en mars 2003 avaient scellé un nouveau pacte algéro-français avec la perspective d’un traité d’amitié. Un pacte ébranlé par l’initiative de quelques députés français en février 2005.

La France démontre une fois de plus son incapacité à reconnaître son passé. Bien que celui-ci soit aussi abject que le fut le passé colonial britannique ou italien, il aurait été tout à l’honneur de la France de le reconnaître, ne serait-ce que par respect pour ces milliers d’hommes et de femmes victimes d’un colonialisme dont seul l’aspect barbare faisait parler de lui.

Mais demander à la France de reconnaître ses crimes serait un vœu irréaliste, voire utopique. Faisant encore vivre le mythe de la puissance européenne, le pays de Charles X, de Guy Mollet, d’Edgar Faure, de François Mitterrand, de Robert Lacoste, de Raoul Salan et de Paul Aussaresses préfère reconnaître le génocide arménien de 1915 que celui perpétré en Algérie plutôt durant cent trente-deux année de «barbarie positive».

Face aux discours stéréotypés et infâmes des responsables français, une seule réponse suffit : du passé, ne faisons jamais table rase.

Par Mohamed Khaled Drareni- La Tribune, 1er novembre 2006.

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