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USA : Les Américains décapitent le Pentagone

PentagoneUSA - Celui qui a l’art de placer ses adversaires sur la défensive, vient de subir une humiliante décapitation politique. Il s’agit bien entendu de Donald Rumsfeld, celui qui a choisi sa source d’inspiration chez Al Capone.

Il répétait d’ailleurs, à qui veut l’entendre, cette célèbre phrase du gangster de Chicago (1895-1947): tu peux avoir beaucoup plus avec un mot doux et un revolver qu’avec seulement un mot doux. Finalement, le président américain vient de céder devant le poids du double échec électoral de cette fin de semaine, tout d’abord à la Chambre des représentants puis, après, au niveau du Sénat, et son premier geste fut sa décision de se séparer de son bras droit Donald Rumsfeld.

Il s’agit d’un événement majeur dans la vie politique étasunienne car le personnage est tellement important qu’un patriarche du Parti démocrate Robert S. Strauss disait «il ne fait aucun doute, il est l’un des secrétaires à la Défense les plus puissants que nous ayons eus», avant de rajouter «qu’on l’aime ou non, on est forcé de reconnaître qu’il est habile comme un singe et qu’il n’a pas son pareil dans les épreuves de force bureaucratiques à Washington».

Ce que dit monsieur Strauss trouve une concordance presque complète dans le caractère et la conduite de cet homme aux racines germaniques. C’est une personne pugnace, exigeante et brusque à l’occasion, ce qui a l’air de rendre ses adversaires furieux. C’est un phénomène washingtonien particulier (a special washington phenomenon), le politicien-bureaucrate à temps plein, imbu d’ambition, d’habileté et de cohérence comme disait Henry Kissinger.

Rumsfeld avait contraint Colin Powell alors secrétaire d’Etat à passer la majeure partie de son temps à réagir à ses initiatives, ce qui avait pour effet de le placer toujours en position dominante dans plusieurs dossiers et par voie de conséquence le rendre le leader intellectuel de l’administration américaine.

Rumsfeld a aussi une spécificité, celle de cultiver l’art de tenir son entourage au Pentagone sur le qui-vive et ce grâce à une technique particulière: la multitude de notes de service quotidiennes, appelées les rummygrams, fusant de partout et à toute heure, «Qu’est-ce que vous faites à propos de ce problème?» ou «Dans combien de temps ça sera fait ?» ou encore «Je vous demande de refaire ceci».

On le compare à une véritable machine allemande qui veut refaçonner toute la tradition du travail et de la gestion au ministère de la Défense. Pourquoi pas ! C’est en tout cas lui qui avait dit en 2001 que le pire ennemi des Etats-Unis est la bureaucratie du Pentagone. La problématique Rumsfeld débuta le jour des révélations faites par la presse sur le scandale de la prison irakienne d’Abou Ghraïb.

L’éditorialiste William Pfaff de L’International Herald Tribune n’imputa pas ces incidents à la seule aune de la chaîne de commandement militaire mais considère que le drame est l’aboutissement logique du niveau de langage morbide que tient l’administration de Bush (Bush-Cheney-Rumsfeld-Rice) depuis belle lurette. Pfaff revient avant le 11 septembre 2001, tout au début de l’arrivée de l’actuel locataire de la Maison Blanche, pour dire que c’est à ce moment là qu’il est apparu clairement que les Etats-Unis ont manifesté leur intention de faire bon marché du droit international et des obligations qui en découlent.

Les faucons de la droite républicaine estimaient que le droit international imposait des limites à la souveraineté nationale et faisait obstacle aux intérêts stratégiques des USA. L’illustration parfaite venait de Guantanamo où croupissent des gens toujours sans jugement, sans avocats et sans protection, dépourvus même des normes ordinaires américaines de droit lesquelles ont été tout le temps bafouées.

Or une militance que l’on observe, souligne Pfaff, c’est dans les milieux conservateurs qu’on la rencontre: des gens qui rappellent - depuis des années d’ailleurs - que l’histoire se fait dans la violence et que dans une cause d’intérêt national, l’élite a le droit de tromper l’opinion publique pour atteindre des objectifs que seuls les leaders sont en mesure de comprendre, d’où le langage utilisé par Rumsfeld et Cheney pour s’en prendre à l’Irak «sanctuaire des armes de destruction massive».

Pffaf allume ses projecteurs en direction de Rumsfeld pour dire que l’ex-secrétaire d’Etat répétait à qui veut l’entendre que ceux qui s’opposent aux Etats-Unis en Irak ou ailleurs doivent être tués. Selon l’éditorialiste du Herald Tribune, on emprunte donc et d’une manière délibérée un langage déshumanisant (anti-humaniste aussi) pour d’écrire tous ceux qui s’opposent à l’Amérique.

Le procédé a pour effet cumulatif de convaincre les troupes américaines que les normes nationales ou internationales de conduite de guerre ne tiennent plus ou souffrent de déficiences lorsqu’il s’agit de battre le terrorisme. Le prolongement naturel de cette attitude, c’est le mandat donné aux militaires de tuer les civils qui paraissent menacer les troupes. Un officier britannique apporte un témoignage sur cette idéologie déshumanisante dans le Daily Telegraph (article reproduit par la presse canadienne), pour avouer que les soldats américains ne voyaient pas les Irakiens de la même façon que les Britanniques.

Ils les voient comme des Untermenschen - des sous-humains -, un terme que les nazis appliquaient aux Juifs et aux Gitans. Ils ne considèrent pas la perte de la vie humaine comme les Britanniques le font. Leur comportement envers les Irakiens est tragique, effrayant. Ils estiment être dans un pays de bandits et tout le monde veut les tuer. Le témoignage de l’officier britannique qu’il va falloir saucissonner, laisse apparaître une certaine norme de Rummy (le surnom donné à Rumsfeld) dans l’exécution des opérations militaires.

Cependant, il reste un peu exagéré d’inculper tous les soldats américains de dépassement. Ici il faut bien préciser que c’est grâce à des soldats américains que le monde a pu découvrir les dérapages, car ce qui est positif aux Etats-Unis, c’est que la société est capable de réflexes loyaux comme en témoigne la pétition signée en janvier 2006 par six généraux à la retraite demandant la démission de Donald Rumsfeld.

Plus encore, le brigadier Lawrence Wilkerson, ex-conseiller de Powell, avait accusé ouvertement Cheney et Rummy de crime de guerre. Toujours dans le sillage de la philosophie de l’ex-secrétaire d’Etat, il est intéressant de mentionner que l’idée de l’application de la convention de Genève aux prisonniers de Guantanamo est devenue, pour Rumsfeld, un objet de méfiance plutôt qu’article de foi.

Albert Hunt, un journaliste du Wall Street Journal aux penchants conservateurs, raconta une anecdote révélatrice sur ce personnage. Hunt disait que l’ex-président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, a invité à un dîner privé quelques huiles de Washington, Rumsfeld, l’ex-président de la Réserve fédérale Alan Greenspan, les sénateurs Ted Kennedy et Chuk Hugel, ainsi que Kofi Annan et quelques journalistes réputés.

Arrivé à table le sujet des prisonniers de guerre de Guantanamo, on demande à Rumsfeld pourquoi on les traite pas encore en conformité avec la convention de Genève. Rumsfeld s’agite, regarde sa femme et lui dit: viens Joyce, on s’en va. Et le couple part en vitesse. Hunt conclut: il devrait faire la même chose au Pentagone sous peu... Le commentaire de Hunt date de quelques mois.

Par El Hadj Zouaïmia - Quotidien d'Oran, le 11 novembre 2006.

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