Algérie : Les mises au point du président du parlement turc en visite à Alger
Algérie - C’est à partir d’Alger que la Turquie, par la voix du président de son parlement, a envoyé deux importants messages, l’un à Paris et le second à Bruxelles.
En visite officielle à Alger pour quatre jours, le président du parlement turc, Bülent Annç, a dès les premières minutes de la conférence de presse qu’il a animée mercredi en début de soirée à la résidence El Mithak, tenu à rappeler les affres du colonialisme français subies par le peuple algérien.
Son argument, il l’a trouvé dans sa visite du musée du Moudjahid de Riadh El Feth. Son intention, voire son objectif, reprocher à Paris de faire dans le double langage. Il en explique les tenants. « A notre visite au musée du Moudjahid, nous avons vu ce qu’a souffert le peuple algérien du colonialisme, nous avons vu au musée ce qu’ont laissé les Français à l’Algérie et ce que lui ont laissé les Ottomans », a-t-il commencé par souligner.
Il ne restera pas au niveau de l’insinuation.
Il rappelle le mécontentement d’Ankara au sujet de l’adoption par le parlement français d’une loi condamnant la Turquie pour avoir commis le génocide arménien. Et ce ne sont pas les arguments qui vont manquer à l’hôte de l’Algérie pour démontrer que Paris était dans la grande erreur.
« Les Ottomans sont tombés en martyrs pour l’Algérie et pour la Turquie, nous avons eu entre les deux peuples des mariages mixtes », a-t-il dit. Il en brandit le plus important: « Nous avons laissé dans votre pays des mosquées, des palais et des ponts et nous avons vécu ensemble dans la fraternité et le respect mutuel. »
Par les rappels et les comparaisons qu’il fera à propos de ce que l’Algérie a hérité de l’Empire ottoman et du colonialisme français, le président du parlement turc voulait vraisemblablement enfoncer Paris dans ses propres contradictions. Il s’impose des rappels historiques: « A chaque fois que nous entendons parler de l’Algérie, nous avons le coeur brisé de ce qu’elle a enduré du colonialisme français, au musée, nous avons vu les souffrances du peuple algérien, les tragiques événements de Sétif, le monde entier doit savoir ce qu’a fait la France aux Algériens. »
Bülent Annç pointera du doigt la « faute » de Paris: « En 2005, le président Chirac a déclaré que l’écriture de l’histoire c’est aux historiens de la faire et non aux parlementaires. De Villepin l’a dit aussi. La France ne s’est pas excusée et n’a pas demandé pardon au peuple algérien, pourtant elle leur a fait subir les pires souffrances. » Il en vient à l’essentiel du message qu’il a l’intention de faire parvenir à Paris à partir d’une tribune on ne peut plus idéale, la capitale algérienne.
« Est-ce que la France est prête à assumer son passé ? »
Il en vient à ce qui fait mal à Ankara: « Pour ce qui est de l’Arménie et de la Turquie, la France a tout de suite parlé de génocide arménien commis par les Turcs et le parlement français a adopté une loi les condamnant.» Pour lui, «la France ne doit pas faire dans le double langage mais elle doit revenir à la réalité, nous lui disons ramenez les historiens et laissez-les consulter les archives en Algérie et vous verrez ce qu’ont fait les Français au peuple algérien.»
Sa sentence: « Il n’est pas permis à Paris de parler de liberté et d’égalité tant que les Français n’ont pas reconnu ce qu’ils ont fait subir aux Algériens et tant qu’ils ne leur ont pas demandé pardon. »
Ainsi, le président du parlement turc fera-t-il d’une pierre deux coups et jugera sévèrement deux lois « commises » par le parlement français, celle consacrant un rôle positif au colonialisme français et que l’Algérie a fortement décriée jusqu’à provoquer un refroidissement de ses relations avec la France et la seconde loi, la plus récente, celle condamnant Ankara l’accusant d’avoir perpétré un génocide en Arménie.
La Turquie ne trouvera ainsi pas mieux que l’Algérie pour d’un côté pouvoir rappeler à la France ses méfaits et d’un autre prendre l’Algérie comme allié solide pour défendre « sa cause » et son rejet de la loi sur le génocide arménien.
Le sous-entendu des autorités turques étant en évidence la possibilité de faire retirer cette loi du parlement ou la faire amender ou annuler par le président Chirac comme ce fut le cas pour celle vantant le colonialisme français.
Et c’est de bonne guerre. Parce que la profonde allusion est forcément là, même si le président du parlement turc refusera de le reconnaître en indiquant que « ce sont des constats que j’ai faits sur la tragédie de l’Algérie, je n’ai nullement l’intention de donner des messages à la France en utilisant l’argument algérien. »
Sa précision: « Ce sont les Français qui ont incité les Arméniens à se soulever contre la Turquie. » Il reste persuadé que les réactions des politiques français dégagent de forts relents électoralistes. « Ils agissent pour l’électorat français », lancera-t-il.
Sa mise au point: « La Turquie n’a jamais commis de génocide dans son histoire, personne n’a le droit de lui dire qu’elle l’a fait, ceci est un affront. »
Et comme preuve de la véracité de ses propos: « Nos archives sont ouvertes, tout le monde peut venir les consulter, nous avons même proposé aux Arméniens de constituer une commission mixte pour faire des recherches à ce sujet dans les archives turques et arméniennes qui, elles, restent fermées, nous avons fait une lettre au président arménien malheureusement il ne nous a pas répondu d’une manière positive. »
Il interroge: « Est-ce que si vous faites une lettre pareille, la France vous répondra ? Est-ce que la France est prête à assumer son passé ? » Il tente de convaincre davantage en affirmant que « nous sommes prêts à assumer nos responsabilités si quelqu’un a un document pour prouver le génocide ».
« La Turquie est décidée à défendre ses droits »
Le président du parlement turc répondra à une question sur ce qui agite les relations de son pays avec Bruxelles. Les échos à ce sujet ne sont pas favorables à une poursuite des négociations d’Ankara pour conclure son adhésion à l’Union européenne. La raison est que les Européens exigent d’elle de reconnaître Chypre. Elle a d’ici jusqu’à la mi-décembre pour le faire.
La France est le premier pays à lui avoir fixé cet ultimatum. « La France s’est opposée par le passé à l’adhésion de la Grande-Bretagne et de l’Espagne alors notre situation est pire », dit Bülent Annç. S’il reconnaît d’un côté que les négociations avec l’UE « du point de vue technique avancent sans problème », il avoue d’un autre « qu’elles ne sont pas faciles et qu’elles butent contre des obstacles. »
Comprendre au plan politique. Son rappel: « La question chypriote ne date pas d’aujourd’hui et elle ne peut être résolue en parallèle avec les négociations mais elle doit l’être dans le cadre de l’ONU, tous les membres de l’UE sont au courant. »
Comme pour mettre un terme aux spéculations européennes, il déclare: « Chypre ne constitue pas un critère pour notre adhésion à l’Union européenne.
Il incombe à L’UE de souhaiter à cette question une solution pacifique. Sans plus ! ». Il estime que « s’il y a un problème aujourd’hui à Chypre, ce n’est pas la faute à la Turquie mais parce que l’UE a admis dans ses rangs une île divisée sans une solution pacifique et ce n’est pas à la Turquie de le régler. »
Froidement, il lancera: « Ils nous demandent des concessions sans arrêt depuis le début des négociations, il n’est pas question que la Turquie renonce à ses droits d’une manière unilatérale et à Chypre de ne pas être sur un pied d’égalité avec la Grèce sur une question que l’ONU doit régler, tous ses membres ou presque reconnaissent que Chypre a besoin d’une solution pacifique.»
Son verdict à propos du dernier rapport de l’UE accusant la Turquie de pratiquer la torture et de ne pas garantir la liberté d’expression: « Le rapport est subjectif et ne reflète pas la réalité. Pour la torture, la Turquie a une tolérance zéro. » Sa conclusion: « La Turquie est décidée à défendre ses intérêts et ses droits devant l’UE et devant tout le monde.»
Par Ghania Oukazi - Quotidien d'Oran, le 11 novembre 2006.
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