Algérie - USA : Le syndicaliste algérien et le patron américain
Algérie - On estime à cinquante-neuf millions le nombre d’électeurs américains qui avaient voté pour George Bush en 2004. 59 millions d’imbéciles, osait titrer le journal britannique le Daily Mirror, qui s’insurgeait contre ces principes conservateurs où des votants, pauvres dans certains cas, par souci de sauver les valeurs morales, huilent la machine républicaine au point de devenir les ennemis d’eux-mêmes et de leurs enfants.
Les pauvres... piégés ou paresseux, qu’on dites-vous ? La nuance est si importante, en Algérie peut-être, où non seulement le piégé l’emporte mais la résume. Et des Etats-Unis, que pensez-vous ? Ici, La problématique est un peu complexe puisqu’il n’est pas tout à fait aisé de s’en sortir avec une conclusion en dehors de l’analyse économique. Et c’est Edward L. Glaeser, professeur à l’Université Harvard, qui accepte de faire ce travail dans le Los Angeles Times, en expliquant de prime abord que les Américains constituent la société industrialisée la plus conservatrice au monde.
L’économie étasunienne demeure, selon Glaeser, la moins réglementée avec une sécurité sociale plus faible, une puissance militaire plus forte et des citoyens des plus religieux.
Ces spécificités fondamentales ayant pondu, grâce au canal de l’histoire et de la culture, un conservatisme où le firmament idéologique est perçu par une bourgeoisie qui s’équipe de plus en plus d’étendards anti-pauvre. Mépris de la pauvreté, pour être plus précis, plus en concordance avec les références du World Values Survey (intéressant de le visiter au www.worldvaluessurvey.com) qui avait établi, au cours de la dernière décennie, que 60% des Américains considèrent les pauvres comme des paresseux, contre 26% des Européens qui partagent cet avis. Les Européens jugent dans une proportion de 60% qu’un pauvre est généralement piégé, alors que 29% d’Américains approuvent cette opinion.
Globalement, 30% des Européens se considèrent appartenir à la Gauche, contre 17% pour le cas américain. Ceci est pour les indications du World Values Survey.
Quant à l’enseignement qui en découle, le professeur Glaeser le décortique dans une nette opposition à toutes les idées déjà reçues. La nouveauté apportée par le spécialiste réside dans le fait que les chances des Européens de quitter la pauvreté sont plus élevées qu’aux Etats-Unis parce que les socio-démocrates en Europe ont élaboré des programmes scolaires plus aptes à faire sortir de la pauvreté que ceux qu’on trouve dans les écoles américaines. Une telle analyse laisse déjà beaucoup d’observateurs pantois, surtout lorsqu’on impute à Glaeser une étude lacunaire ayant occulté le poids néfaste du bureaucratisme économique français, par exemple, générateur de pauvres, mais surtout son syndicalisme excessif, premier facteur de la pérennisation de la paresse.
Il faut dire qu’aux Etats-Unis, seuls 12% des secteurs d’activités sont pourvus de représentation syndicale.
Mais Glaeser ne croit pas à la non-pertinence de son analyse et va un peu loin en ciblant le contexte racial dans l’entretien d’une culture anti-pauvre aux Etats-Unis. L’universitaire de Harvard considère que le système américain du vote majoritaire conduit les partis à cibler la classe moyenne plutôt que les pauvres, alors que la représentation proportionnelle, largement répandue en Europe, donne une meilleure voix aux politiciens qui défendent les minorités, y compris les plus démunis. C’est que la séparation des pouvoirs aux Etats-Unis, comme l’avaient prédit les Federalist Papers, a restreint l’emprise gouvernementale sur la vie des gens.
Instructif d’ailleurs le fait de connaître que The Federalist Papers est un recueil élaboré en 1788 par James Madison, devenu en 1809 le quatrième président des Etats-Unis. Ce document, comportant 85 articles, avait fait la promotion de la constitution des Etats-Unis de 1789. Dans ce contexte, poursuit Glaeser, les affrontements célèbres, comme celui qui avait opposé le président Roosevelt au Sénat dans les années 30, avaient mis fin à l’Etat Providence de 1940, terme qui correspond en anglais au Walfare State (Etat du bien-être).
Sans compter que la Cour suprême elle-même est source de culture anti-pauvre et pourvoyeuse du conservatisme tout le long de l’histoire des USA.
A la fin du 19e siècle, la Cour suprême avait déclaré anti-constitutionnel l’impôt sur le revenu. La même cour jugea illégal le New Deal, ce programme social qui devait relever les masses démunies, affectées par le krach boursier de l’année 1929.
Aujourd’hui, les Américains sans protection sociale (assurance maladie surtout) avoisinent les 45 millions de personnes, un chiffre effarant imputable, selon Glaeser, à la structure du pouvoir entre l’Etat central (Washington) et les autres 50 Etats, lequel fait en sorte que les Etats aient peur d’investir dans la sécurité sociale et tout ce qu’elle comporte comme conséquences, tout simplement par crainte des fuites de capitaux et l’exil de leurs citoyens riches.
C’est pour cela, selon l’universitaire de Harvard, que les Etats-Unis conservent encore une constitution qui date du 18e siècle, alors que les Européens, pays après pays, ont reformulé leur constitution conservatrice en lui injectant une dose sociale, souvent à l’aide de socialistes ou de leaders syndicaux.
Leaders syndicaux, dit-il ! Le mot qui fait jaser tant d’Américains obnubilés par la culture marchande du boss (le chef), l’appellation qui provient de l’héritage commercial hollandais, alors que New York était déjà une colonie néerlandaise appelée New Amsterdam. En somme, la notion du syndicat qui défend les travailleurs (pauvres) contre les patrons (riches) reste un peu étrangère aux Etats-Unis.
Un vieux journaliste de Reuters, avec qui nous avions eu une discussion il y a quelques mois, trouva d’ailleurs anormal qu’un pays comme l’Algérie dispose d’énormes structures syndicales, souvent à la charge de l’Etat, alors qu’il n’a pas dépassé le vrai PIB de 31 milliards de dollars, c’est-à-dire sans compter les hydrocarbures. Il suggéra crûment l’interdiction du syndicat jusqu’à ce que notre pays atteigne le vrai poids économique de 450 milliards de dollars de PIB.
A vrai dire, bon nombre d’analystes américains, partant de l’expérience de leur propre pays et de l’exemple japonais et sud-coréen, croient que dans les pays sous-développés, l’existence de syndicats ne favorise pas la productivité mais la sieste.
Plus grave, il se transforme souvent en outil de déstabilisation d’une pratique politique sereine, et c’est pour cela que le syndicat, grâce au chantage, devient peu à peu un partenaire du pouvoir politique, si ce n’est pas le vrai pouvoir. Bref...
Même si Glaeser estime que les Européens avaient fait le nécessaire social avant la Première Guerre Mondiale, il reste exclu de cautionner le Vieux Continent, ayant lui-même vécu une situation de non-syndicat. Mais pas à la manière américaine, souligne Glaeser, qui affiche du coup son antipathie pour la constitution américaine. Aux Etats-Unis, disait l’analyste, l’armée fédérale et les armées privées, comme l’agence Pinkerton (son héritière se trouve au www.pinkertons.com), ont toujours été en situation de prendre le contrôle des évènements comme les grèves ou les mouvements de chômeurs.
Puis vint le racisme économique comme autre élément révélateur de la culture anti-pauvre. Les statistiques historiques prouvent que les gens sont beaucoup moins portés à favoriser la distribution de la richesse collective lorsqu’ils sont entourés de minorités raciales ou ethniques. Cela s’est vérifié pas loin des années 60, où l’opposition était farouche contre le projet Great Society du président Lyndon Johnson.
En vérité, tout cela constitue historiquement le côté passif du conservatisme américain. Mais toute une école conservatrice ne se satisfait pas de cette passivité. La perspective de l’empire la fascinera pour toujours et «que grève celui qui oublie de se réveiller tôt pour aller rechercher sa part du rêve américain».
Par El-Haj Zouaimia - Quotidien d'Oran, le 6 décembre 2006.
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