Comment partager l'argent en Algérie
Toute la question algérienne est: comment transformer beaucoup d’argent en beaucoup de projets sans beaucoup de pertes ? Face aux ministres, face aux walis ou face au peuple, le problème de Bouteflika est le même.
Il peut opter pour la technique du grand barrage national, injecter beaucoup d’argent à partir du haut pour le faire parvenir au bas, mais là il risque l’envasement, l’évaporation, les pompages illicites ou le sabotage direct. L’Algérie étant un pays qui aime les statistiques, c’est donc un pays qui n’échappe plus aux pourcentages.
Bouteflika peut aussi opter pour la technique des Foggaras : une irrigation qui amène les budgets par simple usage de la pesanteur et des déclinaisons de terrains à partir d’Alger et jusqu’à Illizi. L’argent circule ainsi sous la terre, est réparti selon des mesures justes et abreuve des gens identifiés et des récoltes enregistrées. Le problème est que sous la terre, il n’y a pas que des martyrs, il y a surtout les autres.
Bouteflika peut aussi opter pour le goutte-à-goutte : la recette a montré son efficacité, mais le problème est que cela va prendre beaucoup de temps et donc aller au-delà de 2009 et finalement risquer de ne servir ni au troisième mandat ni à l’utopie d’une Algérie heureuse, irriguée jusqu’au sourire.
Bouteflika peut aussi penser, par dépit anti-socialiste, pour la politique du «un puits égal un Algérien». Chacun disposera de son enveloppe selon ses propres désirs et en fera ce qu’il voudra. Le problème est que cela va signifier la fin de l’Algérie, la fin de Sonatrach, la fin de la coopération avec les Américains et la fin de la souveraineté.
Le problème est donc comment injecter de l’argent par le haut sans risquer de nourrir la corruption ou comment injecter de l’argent par le bas sans clairement annoncer l’inutilité des APC, des APW, des ministères et donc de l’Etat.
La conclusion est qu’il nous a fallu donc énormément d’argent pour comprendre que l’argent n’est pas notre premier problème après l’Indépendance. Le problème étant comment faire avec cet argent lorsqu’il existe et comment faire lorsqu’il n’existe pas. Le pays étant divisé entre une moitié du peuple qui attend la pluie au nom de Dieu et une autre moitié qui creuse des puits illicites à l’intérieur de chaque lot de terrain nationalisé au nom du chacun pour soi.
Face aux walis et aux ministres, Bouteflika était donc face à lui-même : d’où ce spectacle de solitude qu’ont retenu les Algériens après son intervention d’avant-hier. Il ne pouvait ni s’emporter durablement, ni applaudir avec conviction, ni attaquer sans se faire mal, ni féliciter sans se démentir, ni critiquer sans viser sa propre personne.
Pour sortir de l’impasse, Bouteflika a expliqué que le destin de ceux qui étaient en face de lui était lié à son propre destin : «vos fautes seront les miennes» dira-t-il en conclusion. A défaut de partager l’argent, il a invité tout le monde à partager les responsabilités.
«En attendant» se sont dit sûrement certains.
Par Kamel Daoud - Quotidien Oran
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