Algérie : Bordj Menaïel, sur les traces du GSPC
C’est la première fois dans les annales des services de sécurité, mais surtout pour ceux affectés à la lutte antiterroriste, qu’ils sont «encombrés» dans leurs sorties nocturnes de la présence de journalistes.
Lorsque M. Ali Badaoui, responsable de la police judiciaire (PJ), nous proposa une sortie
sur le terrain avec ses hommes, l’invitation fut saisie. Trois itinéraires furent proposés: le chef-lieu de wilaya, l’axe Boudouaou-Khémis El-Khechna ou le nord-est, soit les localités de Bordj Menaïel et Zemmouri: c’est ce dernier qui fut notre choix. Notre travail débuta le jeudi vers 19 h, heure à laquelle nous étions attendus au siège de la sûreté de wilaya. M. Badaoui, dans son bureau du premier étage, nous accueillit.
Il était accompagné par d’autres officiers, dont l’officier Abdelhak, chef de l’unité 4 de la BMPJ de Bordj Menaïel. Ce dernier nous invita à le suivre pour partir sur Bordj Menaïel. Il nous conduisit vers une Toyota aux vitres fumées: «c’est pour être plus à l’aise».
Il avait raison, pour lui nous étions gênés de nous retrouver dans un véhicule de police escorté par deux Toyota. Nous prenons la RN 5 après avoir traversé la localité de Tidjelabine, qui vient d’enregistrer un autre attentat au marché hebdomadaire de véhicules. Mohamed Z., le conducteur du véhicule à bord duquel nous nous trouvions, muet au départ, participa à la discussion.
Après une trentaine de minutes, nous arrivions au siège de la BMPJ de Bordj Menaïel, située à la cité Tahrir. Malgré l’étroitesse des lieux (vieille bâtisse récupérée par la sûreté nationale), une organisation parfaite régnait. Notre arrivée chamboula un peu les habitudes quotidiennes des hommes qui nous saluèrent.
C’est la première fois que des journalistes «atterrissent» chez eux. Le bureau de Abdelhak, simple à l’image de l’officier, nous permit de nous relaxer en compagnie des deux proches collaborateurs Rachid et Saad. Ce dernier, qui traîne derrière lui 22 ans de services, a failli laisser la vie à Ouled Allel, fief du GIA au milieu des années 90.
C’est au cours du dîner que Rachid nous raconta les circonstances dans lesquelles Saad avait failli laisser la vie. «Il était avec une patrouille dans les ruelles de Ouled Allel, au moment où Alger subissait quotidiennement des attentats à la voiture piégée. Des informations laissaient entendre que ces voitures étaient préparées à l’intérieur d’habitations à Ouled Allel». Et c’est dans l’une d’elles que le collègue de Saad laissa la vie après la déflagration d’un engin meurtrier.
«Saad ne dut son salut qu’à une plaque de bronze d’une dizaine de centimètres qu’il avait dans son portefeuille». Saad dira que «mon heure n’était pas encore arrivée». Mais des séquelles sont là: des éclats de bombe dans son épaule et sa tête. Rachid, poursuit Saad, «est resté plus d’un mois dans le coma avant de se réveiller. Et il reprit son travail ensuite». Un seul souhait: «que cela cesse». Le dîner, nous y avons à peine touché tant les récits de ces hommes, une fois côtoyés de près, restent saisissants. Au bout de 50 minutes, on devait commencer notre sortie.
Dans la petite cour, six véhicules avec une trentaine d’hommes étaient prêts. L’anxiété commença à nous gagner. La patrouille s’ébranla vers 21h30. Les hommes armés de kalachnikovs lancés dans le noir de Bordj Menaïel. Abdelhak ordonna de prendre la périphérie Est de la ville.
Des jeunes et moins jeunes dans les rues ne s’étonnent pas de ce long cortège, c’est plus sécurisant pour le citoyen. Sur les hauteurs du plus populeux et populaire quartier de la ville Bousbaa, l’atmosphère changea, on était en pleine nature. «C’est l’un des passages privilégiés des terroristes», dira Abdelhak.
Terrain très accidenté, le relief sied parfaitement aux incursions des éléments du GSPC, à leur tête Saadaoui, alias Abou El-Haytem. Ce versant Est donne directement sur le tristement célèbre maquis de Sidi Ali Bounab.
Abdelhak, dont les hommes ont déjà occupé le secteur, balaya la zone avec sa paire de jumelles à infrarouge. Il nous la passa. Les contrebas du maquis sont mieux éclairés que certains quartiers de Bordj Menaïel. L’officier regrette l’embargo dont faisait l’objet l’Algérie avec l’avènement du terrorisme, car un matériel adéquat pour la lutte s’impose. Mais les hommes de l’unité 4, comme leurs collègues, n’en avaient pas.
Lors du travail nocturne, ils comptaient plus sur leur aptitude que sur autre chose. Djamel, une véritable force de la nature, est le sniper du groupe, à genoux dans un silence religieux. Il scrute les alentours pour sécuriser davantage le secteur. Au détour d’un chantier, un gardien vient au-devant de Abdelhak. «Il y a des hommes armés dans les fourrés».
L’officier le rassure et le remercie de sa collaboration. Il s’agissait des hommes de Saad qui avaient bouclé la zone au cas où... Apparemment, le travail de proximité commence à porter ses fruits. Vers 23 h, nous rejoignons la Toyota de Zidane (pour lui Zizou est un cousin de France). L’air conditionné à l’intérieur contraste avec la moiteur de la nuit. Bordj Menaïel dort. Au loin, des sons de DJ très en vogue se font entendre.
C’est à 10 km/h que la patrouille traversa toute la ville. Pour Abdelhak, c’est R.A.S. et ce n’est pas ce citoyen «vérifié» à la gare routière, en état d’ivresse, qui peut le faire changer d’avis. Nous quittons alors Bordj Menaïel par le côté ouest en direction de la localité la plus chaude de Boumerdès, Zemmouri.
Avant, il faut traverser si Mustapha, commune où les réseaux de soutien démantelés avoisinaient la trentaine, puis El-Kariya, lieu de tous les attentats et faux barrages, et Zaatra, en contrebas du maquis de Boudhar. On avance que ce lieu aurait abrité dès 1994 toute la chefferie du GSPC, Djamel Zitouni, Hattab, Bouiri, Hadjerès et les autres.
Ce n’est plus de la crainte, c’est la peur qui nous inonde. Abdelhak remarque notre repli. Pour nous rassurer, il dira qu’»aujourd’hui nous sommes maîtres des lieux, les terroristes agissent dans le dos, par lâcheté». Mais on épiait le moindre mouvement. Abdelhak ordonna tout d’un coup à Zidane de doubler une Clio classique. On intima l’ordre au chauffeur, après les salutations d’usage, de s’arrêter.
La vérification des papiers et de l’intérieur du véhicule ne donna rien. Pourquoi cette réaction ? Abdelhak avait remarqué que le véhicule était immatriculé hors wilaya, donc suspect. Deux tours en ville et c’est R.A.S. qui résonna dans les postes de radio qui équipent chaque véhicule. Notre virée se termine à 2 h du matin.
Par O. M. et K. R. - Quotidien Oran
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