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Actualité

 

Algérie : Trois têtes contre le mur

 

Trois destins pour trois frères algériens. Le premier, l’aîné malgré lui, était né un peu après l’Indépendance. Il en garda l’illusion mécanique et grandit à l’époque où l’Occident n’était pas tout à fait occidental et pouvait l’accueillir pour une courte durée.

L’Algérie était encore debout et lui y était un peu appuyé. Le plus important dans sa biographie n’était pas sa vie, ses études, son parcours astral, ni ses accidents mais le fait net et précis comme un verdict qu’il ne partit pas et nulle part.

Il ne s’éloigna jamais de l’Algérie mais l’Algérie s’éloigna, peu à peu, de lui et le laissa loin derrière, sans explication. Sa vie n’était pas intéressante et lui ne s’y intéressait pas.

Le second était né un peu après lui. Il lui en garda un peu rancune et grandit à l’époque où cela n’avait plus aucun sens de grandir.

Convaincu que la vie dépendait d’un bon départ puisque la mort est à l’évidence une mauvaise arrivée, il consacra sa vie à prouver son existence: riche d’un peu d’argent, il prit un jour, avec quelques autres, une barque vers l’Espagne, fut malmené par la mer, repêché par un navire de marchandises comme une marchandise avariée, ramené en Algérie dans une boîte, débarqué à Ténès, emprisonné pour avoir voulu quitter le pays sans dire au revoir, jugé puis relâché dans la nature avec l’interdiction de quitter le sol sauf dans le sommeil, d’approcher la mer sauf pour nager et de s’élever dans les airs sauf en priant ou en fumant.

Il lui était interdit de quitter le pays qui le quitta, le laissant loin derrière, sans aucune explication. Sa vie cessa d’être intéressante le jour où il cessa de jouer avec.

Le troisième frère n’était le frère de personne. Né après ses deux autres frères, il avait estimé qu’il n’était pas encore né. Il en garda une position foetale non négociable avec la maturité, le refus de se nourrir qu’à travers sa mère et une nostalgie profonde de sa vie prénatale, du paradis de Dieu, de l’âge d’or de l’Islam et de la reconquête de la Palestine. A son époque, l’Occident était devenu une terre absolument occidentale et l’Algérie une terre absolument étrangère. Le plus important dans sa vie n’était pas sa vie mais sa vie dans l’au-delà.

Un jour, il se mit à prier un peu plus que la norme autorisée, en acquis une barbe légère, une politesse gênante, un sens aigu de la politique US au Moyen-Orient, une grande culture des rites de l’ablution et le désir d’aller combattre l’ennemi.

Un jour plus tard, il décida de partir combattre en Palestine, en Irak ou au Liban et ne revint plus le même, mais assis derrière lui-même, attendant qu’il passe pour passer.

Traversant l’Algérie avec de faux papiers, il débarqua en Tunisie qui l’éjecta vers la Libye qui l’obligea à faire, en plein soleil, dans le désert, quatre fois le tour du pays, les mains sur la tête, avant de le pousser vers l’Egypte qui le culbuta vers la Jordanie.

Là, il comprit, entre deux transferts entre deux casernes, sans eau et sans prénom, que la Jordanie était plus proche de l’Amérique que du front commun et décida de fuir une nuit, pendant que la nuit avait le dos tourné et le regard fixé sur la lune.

Atterrissant en Syrie, il paya le prix de sa barbe avec le prix fort de son temps de vie et ne put entrer au Liban qu’en courant pour éviter de se faire tuer par les balles de Tsahal, celles des Libanais qui le prenaient pour un Israélien et celles du Hezbollah qui le prenaient pour un infiltré.

Arrêté après l’arrêt de la guerre, il comprit qu’il ne restait plus rien du Liban à défendre et plus rien de lui-même à transporter vers les lendemains.

Rapatrié par la Syrie, il sera emprisonné en Jordanie, en Egypte, en Libye, en Tunisie puis en Algérie où il sera jugé pour être passé aux actes alors que le pays en était encore aux mots comme les autres et pour avoir voulu remplacer la politique étrangère par une étrange aventure.

Relâché dans la nature, il lui sera signifié l’interdiction de répéter son histoire à ses voisins, celle de s’éloigner de sa commune sans se signaler et celle de faire la politique sauf avec sa future femme.

Par Kamel Daoud - Quotidien Oran

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