Liban : Beyrouth, le dernier test pour les gouvernements arabes
Satisfaction à Tel-Aviv et Washington et fureur au Liban après l’annonce d’un projet franco-américain qui sera présenté au Conseil de sécurité. Les ministres arabes arrivent demain à Beyrouth, oseront-ils dire «non» au diktat américain ? C’est la seule question qui se pose aux opinions publiques arabes.
La France a pratiquement lâché ses «amis» libanais en ralliant totalement les thèses américaines en parrainant un projet de résolution sur la «cessation des hostilités» qui ne comporte aucune mention du retrait des troupes israéliennes entrées au Liban.
Les responsables libanais, soumis à une intense pression, ne veulent pas entendre parler d’un projet qui est inapplicable, la résistance libanaise ayant annoncé qu’elle ne cesserait pas le combat tant que tous les soldats israéliens n’auront pas quitté le territoire libanais.
Sur le terrain des combats, au 26ème jour de la guerre, la résistance ne faiblit pas. Des tirs de Katioucha sur un regroupement de l’armée israélienne à Kfar Gilada, au nord d’Israël, ont fait 12 morts et une vingtaine de blessés. Les tirs de roquette de la résistance ont touché les localités de Safed, Saint Jean d’Acre et le Golan démontrant ainsi une capacité de riposte encore puissante malgré près de quatre semaines de bombardements intensifs.
Les bombardements israéliens ont continué à cibler les civils. Quatorze personnes ont été tuées et une quinzaine blessées dont trois Casques bleus chinois.
Les quartiers sud de Beyrouth ont été à nouveau bombardés ainsi que le village d’Al-Ansar à l’est de Saïda et les alentours de la ville de Nabatiyé. Des bombardements sur les environnements de Tyr empêchent l’acheminement des convois humanitaires. Sur la zone frontalière, les combats font rage, les résistants maintiennent une pression forte sur les militaires israéliens.
Un communiqué de la résistance islamique indique que des attaques ont été menées «avec les armements appropriés» à Taiba, Al-Adissa ainsi que sur des positions à l’arrière de l’armée israélienne «à Kherba Menara et El-Assi à l’intérieur des terres palestiniennes».
Si sur le terrain militaire la résistance libanaise fait front et rend vigoureusement les coups, au plan diplomatique, le projet franco-américain a été perçu comme une volonté de donner une victoire politique à Israël.
Le texte franco-américain demande un «arrêt complet des hostilités», mais ne fait aucune mention d’un cessez-le-feu «immédiat» ou d’un retrait de l’armée israélienne du Liban sud, où 10.000 soldats israéliens ont pénétré sans pouvoir se stabiliser.
Le projet de résolution légitime cette présence militaire israélienne et ne mentionne pas le placement des fermes de Chebaa, occupées depuis 1967 par Israël, sous contrôle de l’ONU, ni la levée du blocus imposé au Liban.
C’est pratiquement un appel à la reddition qui ne peut être accepté par les Libanais et encore moins par la résistance libanaise.
«Le Liban, le Liban tout entier, rejette toute négociation ou tout projet de résolution qui n’inclut pas le cadre en sept points du gouvernement», a déclaré M. Nabih Berri, président du Parlement, lors d’une conférence de presse à Beyrouth. «Nous avons toujours parlé d’un cessez-le-feu immédiat.
Nous n’avons jamais parlé de cessation des opérations militaires parce que c’est une façon de légitimer l’occupation, comme si la guerre était légitimée». «Si Israël n’a pas gagné la guerre mais obtient quand même tout cela, que se serait-il passé s’il avait gagné ?!».
En réalité, la France, qui se présentait comme un défenseur du point de vue du gouvernement libanais, s’est totalement pliée à la volonté des Américains et il n’y avait qu’à voir l’immense satisfaction de Condoleezza Rice qui a choisi de botter en touche sur la question de la présence des militaires israéliens au Sud Liban.
Les courants libanais - celui de Saad Hariri notamment - que l’on qualifie d’axe franco-saoudien sont totalement piégés par ce retournement français. Ils ont imposé après le début de l’agression le plan Siniora à l’ensemble des Libanais - même le Hezbollah l’a accepté en dépit de ses réserves - et ils ne peuvent désormais demander moins. Les équilibres internes au Liban seraient bouleversés par une tentative - impossible - d’imposer ce projet sur le terrain.
En outre, l’agression israélienne et son caractère meurtrier a soudé la rue libanaise autour de la résistance et le gouvernement libanais prendrait un risque considérable s’il approuvait un tel plan. La France s’employait d’ailleurs à exercer des pressions sur le gouvernement libanais pour l’amener à accepter une résolution injuste en soulignant qu’un accord se «faisait à deux».
Or, il est bien évident que ce mauvais «rappel à l’ordre» de Paris appelant «chacun à prendre ses responsabilités» feint d’ignorer que l’accord se fait sans l’assentiment du Liban. Le chef de la diplomatie syrienne qui est arrivé, hier, à Beyrouth, a qualifié le projet de déséquilibré et de «totalement en faveur d’Israël».
Walid Mouallem a également déclaré que la Syrie ripostera «immédiatement à toute agression» et que son pays était prêt à faire face à une guerre régionale. «Bienvenue à la guerre régionale», a-t-il répondu à une question sur les risques d’embrasement dans le Proche-Orient en soulignant que le «Hezbollah a mis fin à la thèse du déséquilibre des forces en faveur d’Israël.
La Syrie a commencé à se préparer et nous répondrons immédiatement à toute agression». L’Iran a également rejeté le projet franco-américain et l’estime «injuste».
Ces prises de position interviennent à la veille d’une réunion des ministres arabes des Affaires étrangères à Beyrouth où Amr Moussa, arrivé dans un avion militaire jordanien, a été accueilli par une salve de tirs israéliens à proximité de l’aéroport. Les ministres arabes qui sont précédés de commentaires acides dans la presse libanaise devront se prononcer sur le projet franco-américain et traduire de manière concrète leur soutien au peuple libanais.
L’Egypte, l’Arabie Saoudite et la Jordanie joueront-ils encore une fois à «l’oeil de Washington» pour empêcher toute prise de position hostile au diktat américain.
Nabih Berri leur a signifié qu’il demandait une «position arabe publique». «Nous ne voulons pas qu’ils participent à la guerre et aux combats, mais les arabes ont leurs moyens et leur force qui peuvent être traduits de mille et une manières.
C’est une force qui compte, sont-ils prêts à prendre une position pour sauver le Liban, pour appliquer le plan en sept points ? Leur demande-t-on de laisser la plaie ouverte et de laisser le Liban payer le prix. J’attends la réponse arabe...». Il n’est pas le seul. Toutes les opinions dans le monde arabe attendent ce qui sortira de ce voyage à Beyrouth...
Par K. Selim - Quotidien Oran
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