Liban - Israël : Les larmes de notre lâcheté
Lors de la réunion à Beyrouth, le dimanche 06 août, des ministres arabes des Affaires étrangères, nous avons assisté à une scène inédite: le Premier ministre du Liban n’a pu retenir ses larmes au rappel de la destruction de son pays et des nombreuses victimes libanaises déchiquetées par les bombes américaines offertes à Israël, avec l’aimable collaboration des valets de chambre habituels...
Cette attitude bouleversante, chargée d’émotion, incite à la compassion et à la sympathie (étymologiquement, souffrir avec). Un chef d’Etat témoignant d’une si proche et si commune humanité: un spectacle attendrissant pour les géostratèges amateurs qui pullulent ces derniers temps dans toutes les rédactions en mal d’expertise. C’est connu, l’émotion est la matière première des médias qui participent à transformer les citoyens actifs en spectateurs passifs de leur destin.
Quoi qu’il en soit, la conduite de Siniora ne saurait être acceptable de la part d’un homme politique à la hauteur de ses responsabilités. Même dans une région du monde où la théâtralité et le vaudeville sont une seconde nature, les chefs d’Etat ne sont pas là pour pleurer !
Lorsque le 30 juillet, après l’holocauste de Cana, il eut le courage et aussi le panache de refuser de recevoir la secrétaire d’Etat américaine, et le jour-même féliciter Hezbollah pour sa défense du Liban, il devait bien mesurer la portée de son audace, en harmonie avec celle de son peuple qui a renoncé à se coucher. Quitte à en payer un prix qui fera honte à toute la communauté internationale.
Précisément parce que ce petit pays n’avait pas les moyens objectifs de sa dignité, comprenant que la grandeur n’était pas une question de taille ou de PIB qui pue le pétrole comme on sue l’indignité !
Il n’y a pas beaucoup de pays au monde qui osent offenser ainsi impunément la première puissance militaire de la planète. Surtout pas parmi la théorie de lâches qui baissaient la tête qu’il avait en face de lui ce dimanche-là. Qui avait eu cette idée saugrenue d’applaudir ?
On se souvient du french bashing qu’a subi Paris à la suite de son opposition à l’intervention américaine en Irak. La France a échappé à la vengeance promise par Paul Wolfowitz surtout grâce à la résistance irakienne, aux maladresses et incompétence de l’administration américaine et aussi à la reddition française qui est rentrée depuis dans le rang, platement.
Sa trahison — il n’y a pas d’autres mots - de la cause libanaise dans le compromis négocié du projet de résolution en débat au Conseil de Sécurité en témoigne. La veulerie est une qualité universelle. Les gouvernants arabes n’en ont pas l’exclusivité.
Ou alors Siniora ne s’est pas rendu compte de ce qu’il faisait.
Même si C. Rice devra rendre des comptes pour avoir ainsi mis son pays à la portée d’une humiliation infligée par un acteur mineur, le Premier ministre libanais devait évidemment s’attendre à de violentes représailles d’un Empire sourcilleux et infantile, dont l’essentiel de la puissance vient moins de ses armes que de l’impotence de ses adversaires convaincus de leur faiblesse. Aussitôt après, Israël a déclaré élargir ses frappes aux signes de souveraineté du Liban. Le message est clair.
F.Siniora a cédé sous une pression psychologique considérable. Ce faisant, il s’est humilié, a humilié son pays et au passage, il a humilié tous les Arabes en nous plaçant face à un miroir dans lequel se reflète notre collective lâcheté à nous laisser diriger par des pleutres.
Qui se retiendra de rire lorsque nos chefs d’Etat se dresseront sur leurs estrades pour nous entretenir doctement, gravement de notre dignité ?
M.Siniora, mettez-vous debout et allez au bout de votre mission, à l’image de la résistance, du courage et de la leçon que donne votre peuple au reste du monde. Ou alors allez pleurnicher en cachette, comme tous les Arabes honteux comme moi qui pleurent depuis plus d’un mois notre incapacité à être gouvernés par des Hommes.
Personne ne peut se représenter et restituer le drame que vit une population sans défense, sans amis et sans alliés sous le feu et le fer d’une armée criminelle. Mais se rendre aujourd’hui en rase campagne, c’est insulter tous les martyrs libanais qui sont morts debout. Ils seraient partis en vain.
Et pas seulement pour le Liban.
Par Hadj Ahmed Bey - Quotidien Oran
|