D’habitude, les craqueurs ne mettent pas beaucoup de temps pour déchiffrer le code qui permet le décryptage des nouvelles clés mais cette fois-ci, le savoir-faire des pirates a été anesthésié par des opérateurs très puissants, et tout laisse croire que ce n’est pas demain que tout rentrera dans l’ordre.
Nous avons fait un petit tour du côté du quartier populaire de Bab El-Oued où des milliers, pour la plupart des jeunes, vivent le calvaire suite à la «décision» de TPS de crypter ses programmes. Direction rue Châteaudun, et le magasin des «Frères Bouga», très connu dans le coin et dans lequel exerce l’un des plus grands craqueurs de paraboles de la place d’Alger : Ishak Bou’chour.
Il y avait foule, hier, à notre arrivée sur les lieux, et pour nous rapprocher de Bou’chour, il fallait brûler la politesse à tout ce beau monde ou bien attendre. Bou’chour, par les temps qui courent, devient plus important qu’un taleb ou un médecin.
L’endroit est un peu exigu et les clients sont nombreux, alors qu’il n’est pas encore midi. «A quelle heure ferme ce magasin ?» avons-nous demandé à un jeune qui fait la queue pour «flasher» son démo. «Je crois qu’il ne ferme plus avec ce qui se passe ces derniers jours», nous répond-il avec nonchalance.
«Prêt à débourser chaque jour 500 DA pour voir TPS» Du coup, un indice attire notre attention : les gens sont dotés d’une patience incroyable tant qu’ils nourrissent le vœu de charger leurs démos pour pouvoir regarder, enfin, pour une longue durée, les chaînes TPS.
Longue durée faut-il bien le préciser, car depuis une dizaine de jours, les rétablissements des chaînes de «là-bas» ne durent que 24 heures, peut-être moins, mais les gens affluent de partout et sans arrêt vers ce magasin. «Je ne peux pas rester sans voir la télévision ; j’en deviens fou.
Je ne reçois aucune chaîne numérique ; je suis prêt à débourser chaque jour 500 DA pour voir les TPS et les Multivision», nous lance un monsieur, la cinquantaine environ, qui est là pour la troisième fois en deux jours. 500 DA est le prix affiché par Bou’chour pour le flashage des démos.
D’ailleurs, ce prix est visible sur une pancarte accrochée. Seulement, Bou’chour, par rapport aux autres pirates, est correct. Il précise sur la pancarte qu’il le fait trois fois de suite, c’est-à-dire trois flashages pour le seul prix de 500 DA, contrairement aux autres qui ne le font qu’une seule fois.
Néanmoins, après le troisième flashage et si les chaînes disparaissent encore, c’est le retour à zéro. Le client devra payer 500 autres dinars pour les trois prochains flashages. «Ce que les gens doivent savoir, c’est que nous sommes revenus à l’ancien système de décryptage.
Aujourd’hui, nous sommes confrontés à TPS Crypt, c’est-à-dire au tout premier terminal qui avait vu la succession de Viacess 1 et Viacess 2. C’est un système câblé et chaque fois, ils changent de clés», nous précise Bou’chour que nous avons rencontré une heure plus tard.
A la question de savoir pourquoi 500 DA alors que le client ne regarde les chaînes TPS que le temps d’une journée ? Bou’chour nous répond : «Ecoutez, moi j’avertis mes clients en leur disant qu’ils vont regarder momentanément les chaînes cryptées, c’est-à-dire le temps d’une journée, parfois même pas.
Quand je «flashe» un démo, je fais défiler les chaînes TPS devant le client. C’est ainsi qu’il repart satisfait de mon travail. Parfois, des clients quittent le magasin avec leurs démos flashés mais une fois arrivés chez eux, ils ne trouvent plus les chaînes cryptées.
Devant cette situation, j’ai décidé de faire flasher les démos trois fois de suite, mais en gardant le même prix affiché sur la pancarte». Se remplir les poches grâce aux yeux des autres Comment reconnaître les clients qui sont déjà passés avec leurs démos ? Question qui ne semble guère perturber Bou’chour le pirate : «Je connais tous mes clients même s’ils sont des millions à venir me voir et puis encore, je travaille méthodiquement en leur collant des étiquettes sur leurs démos.
Si un client revient me voir sans l’étiquette, k’lah bouby !» Intéressante discussion qui nous a permis d’enclencher une autre question sur le comportement des gens depuis cet état de sevrage. Bou’chour ne trouve aucun problème pour répondre : «Vous n’avez qu’à passer une journée avec moi dans le magasin et vous vous en rendrez compte vous-même.
Bien sûr, les gens sont drogués par la télévision occidentale et rien ne semble les arrêter. Il y a des amoureux du sport avec TPS Foot, les cinéphiles avec les TPS Cinétoile, Cinextrême, etc. et enfin ceux qui veulent voir des films à partir de minuit.
Tout est là. Parfois quand je viens au magasin, je trouve une nuée de gens en train de m’attendre, démos en mains, et le soir, je quitte les lieux à une heure très avancée.» Un jeune adossé à un carton, attend lui aussi son tour. Il semble inquiet.
Nous l’abordons ! Tu es venu pour flasher ton démo ? C’est sûr, sinon qu’est-ce que je fais là ? Mais si les chaînes TPS ne passent pas, il y a d’autres chaînes qui sont bonnes à voir… Ch’koune ? l’unique? 500 da, ça t’arrange ? Je n’ai pas le choix car je me suis habitué à ces chaînes.
Je suis un gardien de nuit. Et le jour, je passe mon temps à voir les films sur ces chaînes-là. C’est la drogue, la télévision et je m’enivre ! Les noctambules de la télévision occidentale ne cherchent pas à savoir si le retour de leurs chaînes favorites est provisoire dans leurs pies-mères.
Ils sont en permanence en contact avec les craqueurs et les pirates pour avoir des «news» fraîches afin de réceptionner une fois pour toutes les TPS. «Moi, je sais qu’il est pratiquement impossible de mon côté de trouver définitivement la solution pour que les Algériens regardent pour de bon les chaînes cryptées, et de leur côté, les gens de TPS savent aussi qu’il est impossible de lutter.
Nous sommes toujours là pour trouver la faille tant qu’Internet est là pour nous aiguiller», nous dit Bou’chour. Tous les pirates possèdent dans leurs magasins une connexion Internet qui est, en fait, la clé de leur réussite. Généralement, l’eurêka ne tarde pas à fuser parce que les craqueurs s’entraident à travers les forums.
Tant va la cruche à l’eau... c’est du moins le slogan qui sied à merveille à tous les pirates qui se remplissent les poches grâce aux «yeux» des autres.
Source Par Saïd Lacète 27 mars 2006
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