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Voir la version complète : Nazim Hikmet : Espoir, Amour et Liberté



Jalal
19/01/2011, 06h03
Vous avez déjà certainement entendu parler d’un grand poète turc nommé Nâzim Hikmet ? Qui est-il ? Sans discuter, il s’agit d’un grand nom de la poésie mondiale. Je n’ai rien trouvé de mieux pour entrer dans le vif du sujet que ce court poème extrait du recueil Il neige dans la nuit paru aux éditions Gallimard.

Moi un homme
moi Nâzim Hikmet poète turc moi
ferveur des pieds à la tête
des pieds à la tête combat
rien qu’espoir, moi.


Ces quelques vers en disent beaucoup sur la personne que fut Nâzim Hikmet.
Ferveur, combat, espoir. Trois mots qui frappent. Trois mots clés du poème mais aussi de la vie de Nâzim Hikmet. Trois mots qui soulignent une vie hors du commun entre un élan passionné de liberté pour son pays, de la justice pour son peuple, une implication au sein du parti communiste qu’il n’a cessé d’entretenir suite à son premier séjour à Moscou en 1921 où il est influencé par la révolution russe. Dans ses écrits transpire la critique sociale, les sentiments nationaux et la soif d’un monde meilleur… Pour tout cela, il se bat. Jugé, emprisonné en Turquie pour marxisme, condamné à mort en 1933 pour être finalement gracié, il continue le combat, celui de la justice, de l’espoir, la liberté. En 1938 est condamné à 20 ans de prison suite à un complot, malade, il entame une grève de la faim, soutenue par un comité de soutien formé à Paris par Jean-Paul Sartre, Pablo Picasso et Paul Robeson, qui mènera à sa libération en 1950 (après 10 ans de captivité)… Il échappe à deux tentatives d’assassinat et est convoqué pour effectuer le service militaire à cinquante ans ! Il décide alors de quitter clandestinement la Turquie. Il voyage alors, devient membre actif du Conseil Mondial de la Paix, obtient même le Prix Mondial de la Paix en 1950 (prix partagé avec Pablo Neruda). En 1951 Nâzim Hikmet est déchu de la nationalité turque.


Sa vie ? Nâzim Hikmet la résume très certainement mieux que moi dans cette autobiographie que l’on peut lire sur le site de Wikipedia mais aussi dans le superbe ouvrage Nâzim Hikmet, biographie et poèmes.

Nâzim Hikmet a écrit la plus grande partie de ses poèmes en prison. Sa poésie se veut essentiellement moderne, nouvelle :

« Il était nécessaire d’exprimer les choses nouvelles dans les poèmes. La question de la nouvelle forme compatible avec la nouvelle matière m’a intéressé avant tout, dans cette affaire. J’ai commencé avec la rime. Au lieu de les mettre à la fin du vers, je les ai essayés, à la fin et au début »


Mais pour en avoir une idée, l’article propose une analyse des caractéristiques de la poésie de Nâzim Hikmet. De la destruction de la structure traditionnelle du vers aux techniques mixtes, en passant par l’orchestration des mots, l’auteur de cet article donne une bonne vision d’ensemble de cette poésie.

Avant de vous quitter, je voulais partager avec vous quelques poèmes… En voici un écrit lors de son emprisonnement en 1948. On y ressent ce besoin, cette soif de liberté, de justice et aussi cette grande humanité qui caractérise Nâzim Hikmet même dans la maladie.


ANGINE DE POITRINE

Si la moitié de mon cœur est ici, docteur,
L’autre moitié est en Chine,
Dans l’armée qui descend vers le Fleuve Jaune.

Et puis tous les matins, docteur,
Mon cœur est fusillé en Grèce.

Et puis, quand ici les prisonniers tombent dans le sommeil
quand le calme revient dans l’infirmerie,
Mon cœur s’en va, docteur,
chaque nuit,
il s’en va dans une vieille
maison en bois à Tchamlidja
Et puis voilà dix ans, docteur,
que je n’ai rien dans les mains à offrir à mon pauvre peuple,
rien qu’une pomme,
une pomme rouge : mon cœur.
Voilà pourquoi, docteur,
et non à cause de l’artériosclérose, de la nicotine, de la prison,
j’ai cette angine de poitrine.

Je regarde la nuit à travers les barreaux
et malgré tous ces murs qui pèsent sur ma poitrine,
Mon cœur bats avec l’étoile la plus lointaine.

Extrait de Il neige dans la nuit et autres poèmes, éditions Gallimard, 2002, page 89



Dans les poèmes en vers libres de Nâzim Hikmet, je suis impressionnée par cet amour pour la vie, le monde, cette force pour avancer, comme la clarté qui s’avance… Par exemple, dans le poème suivant, le monde est beau et pourtant ce poème a été écrit en captivité. Mais il semble nous dire qu’ailleurs est la vie et qu’il faut continuer de se battre pour obtenir justice.


Je suis dans la clarté qui s'avance
Mes mains sont toutes pleines de désir, le monde est beau.

Mes yeux ne se lassent pas de regarder les arbres,
les arbres si pleins d'espoir, les arbres si verts.

Un sentier ensoleillé s'en va à travers les mûriers.
Je suis à la fenêtre de l'infirmerie.

Je ne sens pas l'odeur des médicaments.
Les oeillets ont dû fleurir quelque part.

Et voilà, mon amoir, et voilà, être captif, là n'est pas la question,
la question est de ne pas se rendre…

Extrait de Il neige dans la nuit et autres poèmes, éditions Gallimard, 2002, page 84



Et on remarque encore dans cet autre poème (et dans beaucoup d’autres) cet amour pour la terre, les choses simples qu’on ne prend peut être pas assez le temps de savourer. De nouveau le combat, la liberté, l’amour sont parties intégrantes de ce poème.


DIMANCHE

Aujourd’hui c’est dimanche.
Pour la première fois aujourd’hui
ils m’ont laissé sortir au soleil,
et moi,
pour la première fois de ma vie,
m’étonnant qu’il soit si loin de moi
qu’il soit si bleu
qu’il soit si vaste
j’ai regardé le ciel sans bouger.
Puis je me suis assis à même la terre, avec respect,
je me suis adossé au mur blanc.
En cet instant, pas question de gamberger.
En cet instant, ni combat, ni liberté, ni femme.
La terre, le soleil et moi.
Je suis heureux.

(1938)

Extrait de Il neige dans la nuit et autres poèmes, éditions Gallimard, 2002, page 36



Pourtant dans ses poèmes il y a toujours une part de douleur, de solitude (« ni liberté, ni femme ») mais il semble dépasser tout cela, comme il le dit « être captif, là n’est pas la question… / Il s’agit de ne pas se rendre ». Comme s’il avait souhaité dépasser sa captivité.

Une large partie de ses poèmes écrits en prison lui sont inspirés par sa femme Piraye. Ce sont des poèmes lyriques qu’il appelle « poèmes de 21 à 22 heures » car chaque soir il lui écrit des poèmes. C’est une manière pour lui de partager sa vie à travers les barreaux avec sa bien aimée avec qui il entretient par ailleurs une correspondance qui lui permettra d’avoir un soutien moral. Dans ces poèmes à Piraye, on y note aussi l’engagement du poète pour son peuple, pour l’humanité.


2 octobre 1945

Le vent coule et s’en va,
le même vent ne balance jamais deux fois
la même branche de cerisier.
Les oiseaux gazouillent dans l’arbre :
des ailes qui veulent voler.
La porte est fermée :
il faut la forcer.
C’est toi que je veux :
que la vie soit belle comme toi,
amicale
et pleine d’amour…
Je sais qu’il n’est pas encore fini,
le banquet de la misère.
Il finira pourtant…


Extrait de Il neige dans la nuit et autres poèmes, éditions Gallimard, 2002, page 62


5 octobre 1945

Nous savons tous deux, ma bien-aimée,
qu’on nous a appris
à avoir faim et froid ;
à crever de fatigue
et à vivre séparés.
Nous ne sommes pas encore obligés de tuer,
il ne nous est pas encore arrivé de mourir.

Nous savons tous deux ma bien-aimée,
que nous nous pouvons apprendre aux autres
à combattre pour les nôtres
et à aimer chaque jour un peu plus
chaque jour un peu mieux…

Extrait de Il neige dans la nuit et autres poèmes, éditions Gallimard, 2002, page 65



Nâzim Hikmet nous quitte un 3 juin 1963 à Moscou. Ses poèmes sont publiés en Turquie en 1964 après 28 années d’interdiction. En 2002 le ministre de l’intérieur en Turquie demande à ce que Nazim Hikmet soit rayé des registres de l’état civil. Le «géant aux yeux bleus » est citoyen polonais même si la Pologne n’aura jamais été pour lui que le pays du refuge, le pays de l’exil, le pays d’adoption, celui qui ne remplacera jamais l’odeur de la terre mère.


Il était un géant aux yeux bleus
Il aima une femme toute petite
Dont le rêve était une toute petite maison
Qui aurait dans son jardin
des chèvrefeuilles moirés

[…]

Extrait de C’est un dur métier que l’exil…, édition Le temps des cerises, 2002, page 27



Quelques liens :

Une biographie, son œuvre, particularités de sa poésie

Naz (http://fr.wikipedia.org/wiki/Nazim_Hikmet)

Nâzim Hikmet : une légende de la littérature turque : Nazim Hikmet: une lgende de la littrature turque (http://www.bleublancturc.com/TurcsconnusFR/Nazim_Hikmet.htm)

La turquie efface Nâzim Hikmet : http://www.humanite.presse.fr/journal/2002-03-15/2002-03-15-30514

Quelques livres possédés dans ma bibliothèque:

Il neige dans la nuit et autres poèmes, poésie / Gallimard 2002
C’est un dur métier que l’exil, éditions Le temps des cerises 2002
Un étrange voyage, éditions françois Maspero 1980

Nâzim Hikmet, Biographie et poèmes

Cécile Guivarch
pour Francopolis
novembre 2006

NAZIM HIKMET : Espoir, Amour et Liberté (http://www.francopolis.net/Vie-Poete/nazimhikmet.htm)

Jalal
19/01/2011, 06h56
Ce pays est le nôtre

Ce pays qui ressemble à la tête d’une jument
Venue au grand galop de l’Asie lointaine
Pour se tremper dans la Méditerranée,
Ce pays est le nôtre.

Poignets en sang, dents serrées, pieds nus,
Une terre semblable à un tapis de soie,
Cet enfer, ce paradis est le nôtre.

Que les portes se ferment qui sont celles des autres,
Qu’elles se ferment à jamais,
Que les hommes cessent d’être les esclaves des hommes,
Cet appel est le nôtre.

Vivre comme un arbre, seul et libre,
Vivre en frères comme les arbres d’une forêt,
Cette attente est la nôtre.
(1948) Nazim Hikmet
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La grande humanité

La grande humanité voyage sur le pont des navires
Dans les trains en troisième classe
Sur les routes à pied
La grande humanité

La grande humanité va au travail à huit ans
Elle se marie à vingt
Meurt à quarante
La grande humanité

Le pain suffit à tous sauf à la grande humanité
Le riz aussi
Le sucre aussi
Le tissu aussi
Le livre aussi
Cela suffit à tous sauf à la grande humanité

Il n’y a pas d’ombre sur la terre de la grande humanité
Pas de lanternes dans ses rues
Pas de vitres à ses fenêtres
Mais elle a son espoir la grande humanité
On ne peut vivre sans espoir.
(1958)

Jalal
23/01/2011, 18h27
Un optimisme extraordinaire malgré l'exil et la prison!