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kredence
26/11/2008, 14h08
Khenchela, Tébessa, Sud tunisien

La contrebande s’impose dans les mœurs locales

Des engins, propriété d’une société de travaux routiers, s’activent à jeter une dernière couche de bitume sur ce tronçon de la RN80 qui traverse la ville de Ouled Rechache. Ironie du sort, ce qui était un souhait du cœur, il y a quelques années, est devenu aujourd’hui au moment de sa réalisation, une source d’angoisse pour les habitants de cette ville de la wilaya de Khenchela. Vers la fin du mois d’octobre, un enfant de 12 ans a été victime d’un accident de la route à El Mahmal, localité située à mi-chemin entre Ouled Rechache et le chef-lieu de wilaya.


Khenchela. De notre envoyé spécial

Il a été écrasé par un véhicule roulant à 150 km/h, à la tête d’un convoi qui acheminait des marchandises en contrebande vers la frontière tunisienne en passant par Tébessa. Ce genre de processions macabres est devenu un phénomène quasi quotidien sur cette route sur laquelle roulent désormais à tombeau ouvert les cavaliers de la mort. Depuis quelques années, cette wilaya, jadis considérée comme un cul-de-sac sans intérêt, est en train de voir changer son destin pour se transformer en wilaya tampon, un territoire névralgique de passage des trafiquants spécialisés dans l’import/export de produits de contrebande reliant des wilayas de l’intérieur, comme Batna, Oum El Bouaghi, Sétif et Tébessa. Les RN80 et 83 formant les solutions stratégiques de ce business illégal, sont devenues un casse-tête pour les autorités locales et les brigades de la gendarmerie. Prospérer à l’ombre du trafic ou en souffrir, ce sont les deux faces d’une même monnaie à Khenchela. Malheur pour les uns, aubaine pour les autres, la population de Ouled Rechache (le nom chaoui est Zoui) est partagée dans le jugement, en silence, de ce phénomène.

Moi, Fayçal, trafiquant

Cela a commencé il y a environ une année, raconte le jeune Boudjemaâ Abdelmalek, en parlant du flux progressif du trafic qui emprunte cet axe routier connu sous le code RN80. Un calvaire quotidien pour ce jeune qui habite une maison donnant sur la route principale. Juste avant le coucher du soleil, son dispositif est déjà prêt à l’emploi. Depuis quelques jours, il utilise en effet de vulgaires pierres en guise d’obstacles pour obliger les trafiquants à ralentir. C’est sa manière à lui d’empêcher l’irréparable et de réduire le danger que représentent ces bolides conduits par des kamikazes. Avant lui, d’autres jeunes de la ville ont tenté de monter des barrages fixes chaque soir pour empêcher le passage des trafiquants et les dissuader définitivement d’emprunter cette route. La police n’a pas pu convaincre ces jeunes de renoncer à leur initiative, raconte encore Boudjemaâ, mais la dernière fois, ils ont eu affaire à des durs parmi ces contrebandiers, souvent armés, qui ont tenté de les agresser à coups de hache, mettant fin à leur élan citoyen. Ils exportent des dattes, de l’or et même des pièces de 50 DA dont ils utilisent le minerai dans la fabrication d’un or « frelaté ». Mais leur marchandise de prédilection, c’est bien le carburant. Le ballet commence vers 20h en ces douces journées du mois d’octobre. Des voitures de marques Peugeot 505, Renault 25, des camions et surtout des fourgonnettes 4x4, sans plaque minéralogique, font leur « marché » en territoire presque conquis. Le jeune Fayçal fait partie de ces personnes qui ont choisi de surfer sur la vague de la contrebande.

La mine d’un gentil garçon sans histoire, Fayçal dit avoir choisi cette activité pour ne pas rester à la merci du chômage dont les proportions sont bien en deçà des chiffres officiels ici. « C’est pendant le jour que j’achète le mazout à la station d’essence du coin. On me sert la quantité que je veux, ce qui peut varier entre 10 et 12 fûts de 200 l chacun », explique Fayçal. Comment fait-il pour contourner les restrictions et les conditions imposées aux stations Naftal ? « L’idée est simple, révèle Fayçal, je glisse au pompiste 200 DA de tchipa sur chaque fût et le tour est joué. » Une fois « les courses » terminées, Fayçal attend patiemment la tombée de la nuit et l’arrivée de ses clients. Ces derniers s’approvisionnent chez lui 3 à 4 fois par semaine, selon les conditions et la perméabilité de la route. « Ils » débarquent en Toyota Hilux, le 4x4 choyé par les trafiquants ; anonymes et l’accent difficile à discerner entre celui de la région de Tébessa et celui tunisien. Ils prennent le carburant et proposent de payer en espèces ou bien de faire le troc contre des quantités de denrées alimentaires. La transaction est réglée en quelques minutes et permet à Fayçal de dégager un bénéfice net de 8000 à 10 000 DA. Ce futur nouveau riche, c’est son rêve, sait que ce qu’il fait est illégal mais il n’entend rien à l’idée que cela puisse ruiner l’économie nationale. A la réflexion, il rétorque : « Je n’ai rien d’autre à faire, sinon Bouteflika n’a qu’à distribuer à chacun sa part de pétrole et on sera quitte. » D’après un petit calcul, à lui seul, Fayçal vend environ 8000 litres de mazout par semaine. Multiplié par le nombre « de Fayçal » qui agissent ainsi à Khenchela et dans les autres wilayas qui acheminent le carburant algérien en Tunisie, on peut se faire une idée sur l’ampleur de la saignée économique. Quant au procédé employé par Fayçal, il semble qu’il est de moins en moins en vigueur depuis qu’une bataille a opposé en septembre dernier des contrebandiers de Batna et ceux de Khenchela sous prétexte que les uns empiétaient sur le territoire des autres. Il s’en est suivi un accord de partage de zones qui limite l’action de chacun au territoire de sa wilaya, c’est-à-dire que dorénavant chaque trafiquant pourra acheminer la marchandise jusqu’à la limite wilayale, où quelqu’un d’autre prend le relais aussi bien pour les marchandises qui entrent que pour celles qui sortent.

Un combat inégal

Une distance de 145 km sépare la commune de Ouled Rechache du poste frontalier de Bouchebka. Les convois qui empruntent cette route peuvent aussi passer par la commune voisine de Aïn Touila, mais dans tous les cas, ils convergent vers la commune de Chréa, dans la wilaya de Tébessa, en poursuivant par Hammamet, Tébessa, Bekkaria et débouchent sur les frontières. Pour mieux échapper aux mailles de la gendarmerie, beaucoup bifurquent directement de Chréa vers Bir El Ater, la sœur jumelle de Maghnia, une route plus longue mais plus sécurisée du point de vue du trafiquant qui préfère éviter de tomber sur des barrages de la gendarmerie. Bien que les prises soient très rares, les convois préfèrent assurer leurs déplacements jusqu’au dernier dépôt. Le bilan d’activité anticontrebande de la brigade de gendarmerie de Khenchela, pour le premier semestre 2008, est manifestement mince, comparativement à l’ampleur du trafic que nous avons pu constater. Au total, 35 personnes ont été arrêtées, 8 véhicules saisis et des tonnes de produits agroalimentaires en provenance de Tunisie comme le concentré de tomates, l’huile de table, les pâtes alimentaires ou encore la pastèque. Depuis mars dernier, les éléments de la gendarmerie sont également autorisés à saisir le carburant quand celui-ci est transporté dans des conditions suspectes et ceci en référence à un nouvel arrêté du wali. Il y a quelques mois, les gendarmes ont fermé une station d’essence à Ras El Ma, dernière commune de Khenchela, avant de franchir le territoire de Tébessa. Le propriétaire de l’établissement vendait à lui seul une quantité de carburant égale à toute la consommation de la wilaya. Mais devant cette prouesse, les hommes en uniforme vert ne se font pas d’illusion puisque sur le même axe routier où activait cette station, six ou sept autres établissements alimentent encore le même trafic. Les gendarmes, qui affichent pourtant une volonté de mener la guerre au fléau, regardent impuissants la progression exponentielle du trafic et ses effets pervers sur la société. La seule décision du wali, même si elle vient donner de la légitimité à l’action des gendarmes, demeure en effet insuffisante dans la lutte contre la contrebande. En effet, le cadre juridique qui codifie l’action des forces de lutte s’avère inadapté face à « l’intelligence » des contrevenants. L’article 459 du code pénal, par exemple, interdit les courses-poursuites et conditionne parfois l’intervention de la gendarmerie par la délivrance d’une autorisation par le procureur de la République. En plus des lois, parfois contradictoires, qui font obstacle aux initiatives de la gendarmerie, les contraintes ne manquent pas pour rendre le combat franchement inégal et réduire à néant la lutte.

A cause d’un vaste territoire et un relief facile favorisant la multiplication des routes et des pistes, les convois ne trouvent pas de mal à « voyager » librement. Le recours au téléphone portable donne une autre longueur d’avance aux trafiquants qui communiquent avec facilité et contournent ainsi les barrages qui s’avèrent ainsi sans effet. Il suffit d’envoyer un éclaireur pour baliser la route et informer le convoi en cas de présence d’un barrage ou encore payer des enfants pour les informer dès qu’une patrouille quitte la caserne. La sociologie de la région est un autre obstacle à l’intervention des gendarmes. Le chômage et le caractère suicidaire des jeunes jokers « loués » par les nababs du trafic en font des kamikazes prêts à tout pour mener à terme leurs missions. A la mi-octobre, un fait divers particulier est venu confirmer cette réalité. Après la saisie d’une camionnette transportant une grande quantité de carburant à Ouled Rechache, des fellahs avaient manifesté le lendemain en fermant la route pendant quelques heures au niveau de la brigade de gendarmerie de la ville pour protester contre la saisie et l’amende imposée à hauteur de 10 millions de dinars. Il a fallu l’intervention du Groupement d’intervention rapide (GIR) pour libérer la route. Un officier de la gendarmerie de Khenchela affirme que les prétendus fellahs ne sont que des trafiquants qui utilisent la carte de la corporation pour s’approvisionner en grande quantité de carburant et ensuite revendre le produit à Tébessa. Le problème des mentalités est une donnée avec laquelle doivent compter les autorités locales qui savent bien qu’un acte non calculé d’avance peut dégénérer facilement. Le même officier raconte qu’une fois, toute une tribu s’est présentée à la brigade pour réclamer un camion de pastèques saisi la veille, avant que des affrontements n’éclatent avec les douaniers qui avaient assumé l’opération. Les conséquences de la généralisation de ces pratiques et la notion d’intérêt général n’ont plus de sens, dirait-on. Au cours du Ramadhan dernier, les services de la répression des fraudes avaient découvert à Khenchela la commercialisation d’une huile de table frelatée au goût de mazout, en provenance de Tunisie. Malgré les saisies et les nombreux avertissements, le produit en question n’a pas disparu des étalages et s’écoulait facilement à un prix imbattable. Dans la région, la rue est bavarde en matière de « faits d’armes » des trafiquants. On raconte qu’un jour, un fellah conduisant une moissonneuse-batteuse avait poursuivi son labeur jusqu’à entrer en territoire tunisien où il avait vendu l’engin. Même si l’histoire ressemble plus à une anecdote exagérant la réalité, les formes et la teneur du trafic sont souvent renversantes. C’est ce qui arrive dans le secteur de l’agriculture et qu’on ne dit pas encore, raconte un cadre de la CCLS de Khenchela. La mise en valeur de 30 000 ha d’exploitations agricoles dans le Sahara des Nememcha, au sud de Khenchela, profite bien à nos voisins tunisiens. Ces derniers achetaient une grande partie de la production annuelle aux fellahs qui préfèrent vendre ailleurs pour éviter de payer de grosses dettes contractées auprès de la BADR et le CRMA. C’est d’ailleurs pour mettre fin à cette saignée que l’Etat a décidé cette année de plafonner le prix d’achat des céréales en ajoutant 2000 DA de plus par quintal, pour attirer toute la production et casser la spéculation, explique encore notre interlocuteur. Après des décennies de paupérisation qu’a connues la région, les milliards du plan de développement des Hauts-Plateaux semblent arrivés en retard, depuis que la logique du trafic s’est emparée de la population. Cette manne ne profite pas à tous, bien entendu, et l’argent sale n’est pas l’objectif de tous les ménages. Ceci dit, ce mal qui ronge l’économie nationale et corrompt les différentes couches sociales semble, hélas, avoir de beaux jours devant lui en l’absence d’une politique cohérente et ferme contre les sources du fléau et ses formes multiples.

Par Nouri Nesrouche

El Watan : 26 novembre 2008 : La contrebande s’impose dans les mœurs locales

http://www.elwatan.com/La-contrebande-s-impose-dans-les