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03/08/2011, 13h51
Internet et Google nous rendent-ils stupides?

16 Juillet 2011
Par Michel de Pracontal


La scène se déroule à la rédaction de Mediapart : pour étayer un point de vue sur la démocratie, un journaliste cite une phrase de Thomas Jefferson selon laquelle il vaut mieux une presse sans gouvernement qu'un gouvernement sans presse. Mais notre rédacteur ne se souvient pas de la citation exacte. Un autre membre de la rédaction affirme que Jefferson a voulu dire le contraire. Le premier, embarrassé, ne sait à quel américaniste se vouer. Une consultation sur Internet apporte la réponse en trois clics : Thomas Jefferson a bel et bien placé la liberté de la presse au premier rang des exigences démocratiques. «Le fondement de notre gouvernement étant l'opinion du peuple, le tout premier objectif doit être de protéger ce droit populaire et, s'il me fallait choisir entre un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, j'opterais sans hésiter pour la seconde proposition », écrit en 1787 celui qui deviendra le troisième président des Etats-Unis à Edward Carrington, officier et homme politique de Virginie.


Cher lecteur, si vous ne savez pas qui est Edward Carrington, cliquez ici. Et si souhaitez lire la citation intégrale en anglais, cliquez ici. Enfin non, ne cliquez pas : pour des raisons qui apparaîtront au fil de la lecture, cet article ne comporte aucun lien hypertexte. Donc ne cliquez plus, préparez-vous à lire un texte trop long et sans illustration et, si vous le voulez bien, interrogez-vous un instant sur la manière dont vous auriez procédé il y a une dizaine d'années. A moins de connaître un spécialiste de l'histoire des Etats-Unis, ou de l'être vous-même, ou de posséder une biographie de Jefferson, vous n'auriez eu d'autre choix qu'une patiente recherche en bibliothèque. Laquelle aurait nécessité un temps beaucoup plus élevé que la consultation de Google.


Internet et ses moteurs de recherche sont des outils extrêmement puissants qui ont raccourci, au moins en apparence, la distance entre un docteur en histoire et un citoyen de base. Mais cet outil n'est pas neutre. Il nous transforme, ou du moins transforme notre manière de nous servir de notre mémoire. On pouvait s'en douter, une série d'expériences astucieuses conçues par une psychologue américaine le confirme.


Ces expériences, dont les résultats ont été mis en ligne le 14 juillet 2011 par la revue américaine Science, ont été réalisées par Betsy Sparrow, du département de psychologie de l'université Columbia, à New York. L'objectif de Sparrow était de chercher à déterminer comment l'accès permanent à cette «source externe de mémoire» que constituent les ordinateurs connectés à la toile affecte notre mémoire «interne».

Betsy Sparrow a fait subir plusieurs tests à des étudiants. Dans l'un, elle soumet aux participants des énoncés typiques du genre d'information que l'on trouve sur Internet. Par exemple, «L'œuf de l'autruche est plus gros que son cerveau». Sparrow demande aux étudiants de lire attentivement ces phrases puis de les taper sur un clavier d'ordinateur ; elle indique à la moitié des sujets que leur texte sera conservé dans la machine et dit aux autres que le texte sera effacé.


Ensuite, les étudiants sont invités à transcrire les énoncés dont ils ont gardé le souvenir. Ceux qui pensent que les textes sont encore stockés dans l'ordinateur s'en souviennent nettement moins bien que ceux qui croient que la machine a tout effacé. Autrement dit, lorsqu'on sait qu'on peut retrouver une information dans la machine, on a tendance à faire moins d'efforts pour la retenir.

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03/08/2011, 13h52
Une variante de ce test confirme que lorsqu'on pense qu'on n'aura plus accès à une information plus tard, on la mémorise mieux. Sparrow montre aussi que lorsque les sujets pensent avoir un accès illimité à une information, ils se souviennent du parcours nécessaire pour la retrouver davantage que de son contenu précis. Elle demande aux étudiants de transcrire des informations dans l'ordinateur en les classant dans des dossiers spécifiques appelés «Faits», «Données», «Items», etc. Puis elle les interroge sur ces dossiers. Résultat : les sujets se rappellent très bien le nom du dossier dans lequel est classée la phrase sur l'autruche, même s'ils ne se rappellent plus ce que dit la phrase exactement.


«Cette recherche montre que lorsque nous nous attendons à ce qu'une information reste disponible en permanence (comme c'est le cas avec l'accès à Internet), nous avons davantage tendance à nous rappeler où la trouver qu'à nous souvenir en détail de son contenu.»


Pour la psychologue, il s'agit là d'une adaptation à l'environnement technologique : nous nous appuyons sur l'ordinateur et les moteurs de recherche «comme sur un système de mémoire externe accessible à volonté».


Cette situation n'est pas nouvelle : l'écriture, l'imprimerie, le livre nous ont aussi fourni des mémoires externes très puissantes. L'anthropologue français Dan Sperber rappelle dans un article paru dans La Recherche (n°344, juillet-août 2001) que «L'écriture, dès ses origines mésopotamiennes, a fourni de nouveaux instruments intellectuels tels que les listes, les tables, les recettes, les algorithmes de calcul, voire les formes abstraites du syllogisme. Le fait de pouvoir disposer, par le biais de l'écriture, d'une mémoire de travail externe durable et extensible a non seulement permis de soulager la mémoire interne, mais surtout il a rendu possible un redéploiement radical de la pensée. La réflexion pouvait désormais s'exercer non plus seulement sur des objets mentaux littéralement insaisissables, mais sur un texte, un calcul, un schéma stable, modifiable, er reproductible.»


Dan Sperber souligne que l'écriture nous a permis de mettre au point d'autres artefacts cognitifs élaborés tels que les cartes ou les instruments de mesure. Elle permet non seulement de transcrire un récit, mais de comparer une transcription à une autre : «La mémoire externe devient le moyen d'une pensée sur la pensée.»


Il s'agit là d'une transformation très profonde, mais Sperber note aussi qu'avant l'écriture, il existait déjà des mémoires externes : des œuvres d'art telles que les peintures rupestres, des monuments, ou encore «ces pratiques mnémoniques par excellence que sont les rites.» Et même avant tout cela, «les êtres communiquants que nous sommes trouvent chacun en autrui une extension de leur propre mémoire.»


Depuis l'aube de l'humanité, les mères enseignent à leurs enfants les gestes de la survie. Les aînés transmettent des mythes et des récits ancestraux. Et les groupes se répartissent la mémoire collective. Même dans nos sociétés technologiques, nous nous reposons sur nos proches pour certains aspects de la mémoire. Dans un couple, il est fréquent que les conjoints se partagent la charge des souvenirs. Par exemple, un mari comptera sur son épouse pour se rappeler les dates importantes telles que les anniversaires, tandis que lui conservera le souvenir des noms de parents éloignés ou d'amis peu fréquentés.


Ce type de mémoire externe sociale, dont le support est le cerveau d'un parent ou d'un proche, peut se montrer d'une très grande efficacité. Dans l'antiquité grecque, il était habituel dans les écoles de philosophie d'apprendre un ouvrage entier par cœur pour le restituer à ses condisciples - du fait que les manuscrits étaient rares. Un tel exploit peut sembler enviable à nos yeux, nous qui ne sommes plus capables de retenir quelques lignes de Thomas Jefferson...


«Google nous rend-il stupides ?» L'écrivain américain Nicholas Carr pose la question dans un article publié en 2008 par la revue The Atlantic. Nicholas Carr s'afflige d'avoir perdu la capacité à lire de la première à la dernière ligne un long article ou un livre. « Ma concentration commence à dériver après deux ou trois pages, écrit-il. Je m'agite, je perds le fil, je me mets à chercher autre chose à faire... La lecture en profondeur qui m'était naturelle est devenue un combat.»

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03/08/2011, 13h53
Le coupable, pour Nicholas Carr ? Internet et Google, qui le conduisent à sautiller d'un titre à un autre, à lire une demi-phrase avant de cliquer sur un lien hypertexte, à faire de la lecture-zapping. Cette critique adressée à l'usage intensif des technologies de communication électroniques est devenue banale. Et elle ne peut que s'accentuer à mesure que se multiplient les médias high-tech, de la télévision sur les smartphones au GPS.


Risquons-nous de perdre la mémoire, de ne plus savoir réciter un poème de Verlaine et d'oublier les petits itinéraires astucieux qui permettaient jadis aux chauffeurs de taxis parisiens d'éviter les artères à grande circulation ? Sans parler du calcul mental, qui s'apparente de plus en plus à une prouesse de cirque, dans un monde où les écoliers tapent sur leur calculette pour vérifier que trois fois seize font quarante-huit...


Tout en mettant ses lecteurs en garde, Nicholas Carr rappelle que Socrate, à son époque, déplorait amèrement le développement de l'écriture. Socrate lui-même n'a jamais écrit une ligne et n'est connu que par l'intermédiaire d'Aristophane, qui le tourne en dérision, de Xénophon, qui le réduit à un moraliste simplet et par Platon, son disciple, qui en a fait le personnage central de ses Dialogues (cette information ne provient pas d'Internet, mais de l'édition 1989 du Petit Larousse...).


Dans le Phèdre de Platon, Socrate exprime ses craintes qu'à trop se reposer sur l'écrit, les gens cessent de se servir de leur mémoire et deviennent oublieux. Il redoute qu'à force d'ingurgiter une masse d'informations sans pouvoir la digérer, ils paraissent très érudits alors qu'ils sont ignorants. Bref, selon Socrate, les lecteurs risquent «d'être remplis d'une illusion de sagesse plutôt que de sagesse véritable».


La position conservatrice, sinon réactionnaire, de Socrate, se transpose aisément aux technologies de communication actuelles, dont la présence envahissante risque encore plus de nous abrutir que les rares manuscrits de l'époque de Platon et Socrate.


Mais est-ce une fatalité ? A l'évidence, non : Nicholas Carr, en s'inquiétant du péril Google, ne se réfère-t-il pas à la culture de l'écrit, celle-là même que Socrate décrit comme dangereuse pour notre mémoire? Deux mille ans après, l'enfer de Socrate nous apparaît comme un paradis perdu. Ce n'était sans doute ni l'un ni l'autre. La vénérable culture de l'écrit n'a pas eu que de bons côtés. Au temps où l'on faisait «ses humanités», pour un véritable érudit capable de disserter intelligemment sur, disons, l'histoire des Amériques, combien de pédants ne faisaient rien de plus que réciter leurs lectures comme des perroquets ?


La crainte contemporaine est que la multiplication des médias électroniques conduise les esprits à vivre dans un état de sollicitation et d'excitation permanentes, sans prendre le temps de la réflexion indispensable pour évaluer et hiérarchiser l'information. A se perdre dans un bruit de fond d'où n'émerge aucune signification, aucun sens.


Un risque similaire existait lorsqu'on apprenait des livres entiers par cœur. La perte ou le salut ne viennent pas des technologies elles-mêmes, mais de la manière dont on les utilise et dont on les partage. Le métro des heures de pointe, où s'entassent des usagers munis de baladeurs et d'écouteurs qui les rendent virtuellement sourds, donne l'image inquiétante d'une société de monades proches de l'autisme. Mais il est encore possible de se réunir pour écouter de la musique ensemble. Ou pour discuter de l'actualité. Une condition nécessaire, sinon suffisante, est que les outils technologiques soient à la portée de tous et permettent un usage démocratique.


Reprenons la citation de Jefferson du début de cet article : «Le fondement de notre gouvernement étant l'opinion du peuple, le tout premier objectif doit être de protéger ce droit populaire et, s'il me fallait choisir entre un gouvernement sans journaux ou des journaux sans gouvernement, j'opterais sans hésiter pour la seconde proposition.» Jefferson ajoute : «Mais je dois préciser que tout un chacun devrait disposer de ces journaux et être capable de les lire. Je suis convaincu que les sociétés qui, [comme les Indiens], vivent sans gouvernement, jouissent dans l'ensemble d'un niveau de bonheur infiniment plus élevé que celles qui vivent sous l'empire des gouvernements européens. Parmi les premiers, l'opinion publique occupe la place de la loi, et exerce une contrainte morale aussi puissante que les lois ne l'ont jamais fait nulle part. Parmi les seconds, sous prétexte de gouverner, on a divisé les nations en deux classes, les loups et les moutons. Je n'exagère pas. Ceci est une portrait véridique de l'Europe. Chérissez donc l'esprit de notre peuple, et maintenez vivante son attention. »


Jefferson aurait-il exprimé un point de vue très différent si, au lieu des journaux imprimés du XVIIIème siècle, il avait eu à juger les technologies de communication contemporaines ? Le plus important, à ses yeux, n'est pas la panoplie des outils dont dispose une société, mais le mouvement qui anime cette société. L'homme politique américain nous fournit une clé pour mieux comprendre les inquiétants effets de Google sur la mémoire humaine.

bel1000
03/08/2011, 20h14
chwia d'accord
le parcoeurisme ( comme il est de coutume chez nous) ne rend pas plus intelligent bien au contraire

au_gré_du_vent
03/08/2011, 22h49
c'est vrai cela Bel.

Il set juste bon de faire attention au fait que nos cerveaux s'habituent dangereusement aux raccorcis qu'offrent le net, au point où bientot le mot "googler" sera ajouté un jour au dico.

on s'est habitués à la sédentarité même du cerveau et ça ne sera pas sans effets secondaires!

salim12
06/08/2011, 01h33
De toutes les façons qu'on le veuille ou pas on est tributaire de ces nouvelles technologies et la marge de manoeuvre de notre cerveau se trouve progressivement réduite , voyez par exemple les inepties qu'on transmet par les sms , à vous faire perdre votre vocabulaire .