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Voir la version complète : Farīd al-Dīn ‘Attār MANTIC UTTAÏR ou LE LANGAGE DES OISEAUX



ahmeddamien
12/12/2011, 10h08
extrait
des contes poétiques allusifs....

CHAPITRE PREMIER.
RÉUNION DES OISEAUX. (V. 593.)

Sois la bienvenue, ô huppe ! toi qui as servi de guide au roi (Salomon), toi qui fus réellement la messagère de toute vallée ; ô toi qui es parvenue heureusement aux frontières du royaume de Saba.[94] Toi dont le colloque gazouillant (mantic uttaïr) avec Salomon fut excellent, tu fus la confidente des secrets de Salomon et tu obtins ainsi une couronne de gloire.[95] Pour être la digne confidente des secrets de Salomon, tu dois enfermer et tenir dans les fers le démon qui veut te tenter. Lorsque tu auras agi ainsi, tu entreras derrière le rideau du palais de Salomon.

O bergeronnette (mûcîcha), qui ressembles à Moïse (Mûça), lève-toi et fais résonner ton chalumeau (mûcichar) pour célébrer la vraie connaissance de Dieu. Le musicien sait tirer lui-même des sons harmonieux de son gosier les louanges de Dieu. Comme Moïse, tu as vu le feu de loin ; tu es réellement un petit Moïse sur le mont Sinaï.[96] Eloigne-toi du brutal Pharaon ; arrive au temps propice et sois bien l'oiseau du mont Sinaï. Mon discours est sans parole, sans langue et sans bruit ; comprends-le sans esprit et entends-le sans oreille.

Sois la bienvenue, ô perruche ! qui te reposes sur le Tuba ; toi qui es revêtue d'une belle robe et qui as un collier de feu. Ce collier de feu dont tu es ornée est propre à un habitant de l'enfer ; mais ta robe est digne d'un habitant du ciel et d'un homme généreux. Celui qui veut se sauver du feu de Nemrod, de même qu'Abraham, peut-il se plaire dans le feu ? Brise la tête de Nemrod comme un calam, et pareille à Abraham, l'ami de Dieu, place le pied au milieu du feu. Lorsque tu seras délivrée de la dureté de Nemrod, revêts-toi de ta robe, et tu ne craindras plus le collier de feu.

Sois la bienvenue, ô perdrix ! qui te balances gracieusement dans ta marche. Tu es contente lorsque tu parcours la montagne de la connaissance divine. Livre-toi à la joie en songeant aux avantages de ce chemin ; frappe du marteau la porte de la maison de Dieu. Fais fondre humblement la montagne de tes inclinations perverses, afin qu'il en sorte une chamelle[97] ; alors tu verras couler un ruisseau de lait et de miel. Pousse donc en avant cette chamelle, si tu le peux, et Salih lui-même viendra à ta rencontre.

Salut, ô excellent faucon royal, à la vue perçante ! Jusques à quand seras-tu violent et passionné ? Attache à ta patte la lettre de l'amour éternel, mais ne la décachette pas jusqu'à l'éternité. Echange avec ton esprit ta raison innée, afin de considérer comme identique l'éternité a priori et a posteriori. Brise ton immonde carcasse naturelle et établis-toi dans l'intérieur de la caverne de l'unité. Lorsque tu te seras établi dans cette grotte, Mahomet (l'ami de la caverne), le centre du monde, viendra à toi.

Salut, ô caille (darraj) du mi'râj d'alast[98] ! toi qui as vu la couronne d’alast sur la tête de balé (oui). Lorsque tu entends dans ton esprit l’alast de l'amour, ton âme concupiscente répond balé avec déplaisir. Or, si l'acquiescement de ton âme concupiscente est pour toi le tourbillon du malheur, comment pourras-tu te soutenir dans ce tourbillon ? Consume ton âme concupiscente comme l'âne du Christ ; puis, comme le Messie, enflamme-toi de l'amour du Créateur. Brûle donc cet âne et mets en œuvre l'oiseau de l'âme, afin que l'esprit de Dieu[99] vienne heureusement à toi.

Salut, ô rossignol du jardin de l'amour ! Gémis gracieusement par l'effet de la peine et de la blessure de l'amour ; gémis tendrement par l'effet de l'affliction de ton cœur, comme David, afin qu'à chaque instant cent âmes fassent le niçar pour toi. Ouvre ton gosier mélodieux, digne de David, au sujet du sens spirituel des choses[100] ; montre aux hommes la voie droite par le chant de ton gosier. Assez longtemps tu as fabriqué pour ton âme vile une cotte de mailles comme David ; avec lui aussi rends le fer de ton cœur aussi mon que la cire. Si ce fer devient tendre comme la cire, tu seras aussi fervent que David dans l'amour de Dieu.

Salut, ô paon du jardin aux huit portes[101] ! Tu as été affligé à cause du serpent à sept têtes. La société de ce serpent t'a jeté dans le sang et t'a fait sortir du paradis d'Éden. Il t'a » éloigné du Sidra et du Tuba ; il a rendu ton cœur noir par l'effet de son mauvais naturel. Tant que tu ne feras pas périr ce serpent, comment seras-tu digne de pratiquer ces secrets ? Si tu es délivré de ce détestable serpent, Adam te prendra avec lui dans le Paradis.

Salut, ô excellent faisan ! qui vois de loin et qui aperçois ainsi la source du cœur qui est submergé dans l'océan de la lumière. Cependant tu es resté dans un puits ténébreux, retenu dans la prison de l'incertitude. Sors de ce puits ténébreux, lève la tête vers le sommet du trône divin ; à l'imitation de Joseph, laisse le puits et la prison, afin d'être roi dans l'Egypte de l'honneur. Si un tel royaume t'était dévolu, tu trouverais en même temps le véridique Joseph.

Salut, ô gémissante tourterelle ! Tu es allée contente et tu es revenue le cœur serré, parce que tu es restée dans le sang[102] et renfermée dans une prison aussi étroite que celle de Jonas. O toi qui erres çà et là comme le poisson ! pourras-tu languir un instant dans le mauvais vouloir ? Oh ! coupe la tête à ce poisson (mahî) du mauvais vouloir, afin de pouvoir te frotter au sommet de la lune (mâh).[103] Si tu te sauves du poisson de ta propre âme, tu deviendras le compagnon familier de Jonas.

Salut, ô colombe (fakhita) ! Entonne ton roucoulement afin que je répande sur toi en niçâr sept plateaux de perles.[104] Comme le collier de la fidélité est à ton cou,[105] il ne serait pas bien à toi d'agir avec infidélité. Tant que tu auras la moindre parcelle de défaut, je t'appellerai vraiment infidèle. Si tu entres dam le domaine des choses spirituelles et que tu sortes de toi-même, tu trouveras, par ta sagesse, le chemin vers le sens spirituel. Lorsque ta sagesse te conduira de ce côté, Khizr t'apportera l'eau de la vie éternelle.

Bravo ! toi, faucon, qui t'es envolé, et qui, après t'être révolté contre ton maître, as courbé la tête. Ne te redresse pas lorsque tu dois baisser la tête ; tiens-toi convenablement, même quand tu es plongé dans le sang. Tu es lié au cadavre de ce monde,[106] et tu as ainsi été éloigné de l'autre. Laisse plutôt non seulement le monde présent, mais le futur ; ôte ton chaperon, regarde librement, et, lorsque tu te seras dégagé des deux mondes, tu te reposeras sur la main d'Alexandre.[107]

Salut, ô chardonneret[108] ! Viens joyeusement, sois empressé d'agir, et arrive comme le feu. Consume donc entièrement, par la chaleur, tout ce qui se montrera ; brûle complètement jusqu'à l'essence de l'âme. Lorsque tu auras brûlé tout ce qui se présentera, la lumière de Dieu se manifestera de plus en plus en toi à chaque instant. Puisque ton cœur a connu les secrets de Dieu, reste fidèlement attaché aux choses de Dieu. Lorsque tu seras en cela un oiseau parfait, tu n'existeras plus, mais Dieu demeurera. Salut !

ahmeddamien
12/12/2011, 10h09
CHAPITRE II.
DISCOURS DE LA HUPPE AUX OISEAUX. (V. 658.)

Les oiseaux du monde se réunirent tous, tant ceux qui sont connus que ceux qui sont inconnus, et ils tinrent alors entre eux ce langage : « Il n'y a pas dans le monde de pays sans roi ; comment se fait-il cependant que le pays des oiseaux en soit privé ? Il ne faut pas que cet état de choses dure plus longtemps ; nous devons joindre nos efforts et aller à la recherche d'un roi, car il n'y a pas de bonne administration dans un pays sans roi, et l'armée est désorganisée. » En conséquence de ces considérations, tous les oiseaux se rendirent en un certain lieu pour s'occuper de la recherche d'un roi. La huppe, tout émue et pleine d'espérance, arriva et se plaça au milieu de l'assemblée des oiseaux. Elle avait sur la poitrine l'ornement qui témoignait qu'elle était entrée dans la voie spirituelle ; elle avait sur la tête la couronne de la vérité. En effet, elle était entrée avec intelligence dans la voie spirituelle, et elle connaissait le bien et le mal. « Chers oiseaux, dit-elle, je suis réellement enrôlée dans la milice divine, et je suis le messager du monde invisible. Je connais Dieu et les secrets de la création. Quand, comme moi, on porte écrit sur son bec le nom de Dieu,[109] on doit nécessairement avoir l'intelligence de beaucoup de secrets. Je passe mes jours dans l'anxiété, et je n'ai affaire avec personne. Je m'occupe de ce qui intéresse personnellement le roi ; mais je ne me mets pas en peine de son armée. J'indique l'eau par mon instinct naturel, et je sais en outre beaucoup d'autres secrets. J'entretins Salomon et j'allai en avant de son armée. Chose étonnante ! il ne demandait pas de nouvelles et ne s'informait pas de ceux qui manquaient dans son royaume ; mais, lorsque je m'éloignais un peu de lui, il me faisait chercher partout. Puisqu'il ne pouvait se passer de moi, ma valeur est établie à jamais. Je portais ses lettres et je revenais ; j'étais son confident derrière le rideau. L'oiseau qui est recherché par le prophète Salomon mérite de porter une couronne sur sa tête. Tout oiseau peut-il entrer dans le chemin de celui qui y est parvenu avec bonheur par la grâce de Dieu ? Pendant des années, j'ai traversé la mer et la terre, occupée à voyager. J'ai franchi des vallées et des montagnes ; j'ai parcouru un espace immense du temps du déluge. J'ai accompagné Salomon dans ses voyages ; j'ai souvent arpenté toute la surface du globe. Je connais bien mon roi, mais je ne puis aller le trouver toute seule. Si vous voulez m'y accompagner, je vous donnerai accès à la cour de ce roi. Délivrez-vous de toute présomption timide et aussi de tout trouble incrédule. Celui qui a joué sa propre vie est délivré de lui-même ; il est délivré du bien et du mal dans le chemin de son bien-aimé. Soyez généreux de votre vie, et placez le pied sur ce chemin, pour poser ensuite le front sur le seuil de la porte de ce roi. Nous avons un roi légitime, il réside derrière le mont Câf. Son nom est Simorg ; il est le roi des oiseaux. Il est près de nous, et nous en sommes éloignés. Le lieu qu'il habite est inaccessible,[110] et il ne saurait être célébré par aucune langue. Il a devant lui plus de cent raille voiles de lumière et d'obscurité. Dans les deux mondes, il n'y a personne qui puisse lui disputer son empire. Il est le souverain par excellence ; il est submergé dans la perfection de sa majesté. Il ne se manifeste pas complètement même au lieu de son séjour, auquel la science et l'intelligence ne peuvent atteindre. Le chemin est inconnu, et personne n'a assez de constance pour le trouver, quoique des milliers de créatures le désirent. L'âme la plus pure ne saurait le décrire, ni la raison le comprendre. On est troublé, et, malgré ses deux yeux, on est dans l'obscurité. Aucune science n'a encore découvert sa perfection, aucune vue n'a encore aperçu sa beauté. Les créatures n'ont pu s'élever jusqu'à son excellence ; la science est restée en arrière, et l'œil a manqué de portée. C'est en vain que les créatures ont voulu atteindre avec leur imagination à cette perfection et à cette beauté. Comment ouvrir cette voie à l'imagination, comment livrer la lune (mâh) au poisson (mâhi). Là des milliers de têtes seront comme des boules de mail ; on n'y entendra que des exclamations et des soupirs. On trouve tour à tour dans ce chemin l'eau et la terre ferme, et l'on ne saurait se faire une idée de sa longueur. Il faut un homme à cœur de lion pour parcourir cette route extraordinaire ; car le chemin est long et la mer profonde. Aussi marche-t-on stupéfait, tantôt riant, tantôt pleurant. Quant à moi, je serais heureuse de trouver la trace de ce chemin, car ce serait pour moi une honte que de vivre sans y parvenir. A quoi servirait l'âme, si elle n'avait un objet à aimer ? Si tu es un homme, que ton âme ne soit pas sans maîtresse. Il faut un homme parfait pour un tel chemin, car il doit savoir introduire son âme à cette cour. Lave-toi bravement les mains de cette vie, si tu veux être appelé un homme d'action. A quoi servirait la vie, si l'on n'aimait pas ? Pour ta bien-aimée, renonce à ta vie chérie, comme les hommes dignes de leur vocation. Si tu livres gracieusement ton âme, tu mériteras que ta bien-aimée te sacrifie sa vie. »

Electron
21/12/2011, 04h49
Merci Ahmed pour ces textes, ils sont très beaux !