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Voir la version complète : Petit frère, il y a toujours un moyen de s’en sortir! Par Aziz Benyahia Par - See mor



ahmeddamien
05/06/2015, 20h15
D’emblée, je t’appelle « petit frère » et je te tutoie. Ce n’est pas du paternalisme, mais de l’affection. J’aurais dû plutôt t’appeler mon fils, car je suis beaucoup plus âgé que toi. Et si je m’adresse à toi c’est pour attirer ton attention sur tes frères.

Aujourd’hui, beaucoup d’entre eux n’ont plus le choix qu’entre deux enfers : s’embarquer avec les harragas ou se jeter dans les filets de Daech. Dans les deux cas, la mort est au bout du voyage et ceux qui nous gouvernent ne l’emporteront pas au paradis. La peste ou le choléra. Pas d’autre alternative, quand on est né du mauvais côté et que le soleil refuse de se lever.

Tes frères ont presque tous été à l’école. Certains sont allés jusqu’au bout, d’autres pas, mais ils sont tous sans emploi. Ici, il est plus facile et plus rentable d’embaucher des chinois que de former des jeunes. Ils ont tout essayé pour s’en sortir, mais ils ont dû jeter l’éponge parce que les dés étaient pipés. La plupart ont cru qu’ils étaient idiots ou tarés parce qu’ils ne roulaient pas carrosse comme leurs frères des beaux quartiers. Il leur est même arrivé de reprocher à leurs parents d’être pauvres ou de leur avoir appris à être honnêtes et à aimer leur pays. Ils sont devenus anxieux, envieux et pessimistes. Ils ne croient plus personne ; ils ne croient plus en rien. Ou plutôt si. Ils ont fini par croire les barbus qui les travaillent au corps depuis longtemps.

L’histoire est simple. Au début, ils sont repérés par des découvreurs de jeunes en déshérence, version locale des chercheurs de tête en entreprise. Des barbus de leur âge qui partagent leurs casse-croûtes, l’argent de poche et parfois des Nike. Et puis, petit à petit, ils prêtent de l’argent, promettent du travail et toutes sortes d’aide. Et puis vient le temps de l’endoctrinement, de la rencontre du grand frère qui, vidéo à l’appui, leur montre les villas et palais des gens du pouvoir, leurs enfants qui roulent en BMW, les plages privées, les jets ski, les montres de luxe, les articles de journaux qui alignent les milliards de la corruption et les biens immobiliers à Paris et ailleurs ; un ancien ministre voleur notoire pas toujours inquiété. Un univers parallèle bâti sur l’argent du peuple et en toute impunité. Le verdict est sans appel, puisque le mal est là, au grand jour. Ils leur disent que le bien est ailleurs, sur le chemin de la foi qui mène vers un monde singulièrement identique à celui que prônent Daech et les Wahhabites. Une seule issue donc si on veut échapper à l’alcool, au shit, aux filles faciles, au sida et à la prison ou le suicide, bref au venin de l’Occident disent-ils, c’est de combattre sous les ordres d’Al Baghdadi et de ses séides.

A ce stade du lavage de cerveaux, il y a ceux qui sont sceptiques depuis le début et ceux qui gobent tout. Les premiers regardent du côté de la mer, les autres vers l’Irak et la Syrie.

Je sais que c’est difficile pour toi d’aider les harragas à renoncer au voyage aller-simple; parce que toi, tu as fait des études et que tu as un métier. Vos chemins ne se rencontrent pour ainsi dire jamais. C’est le travail de ceux qui nous gouvernent ; pas le tien. Mais avoue qu’il faut un sacré courage pour s’accrocher à n’importe quel rafiot pour tenter l’impossible et que ce suicide sans nom sur le chemin vers l’autre rive, ce n’est pas le renoncement mais la solution du désespoir.

En revanche tu peux aider ceux qui sont sur le point de partir pour le « jihad ». D’après les journaux, ils sont très nombreux à avoir décidé de rejoindre Daech. Personne ne fait rien pour les en dissuader. Ils ne supportent plus les exhortations gratuites, les leçons de morale et les promesses sans lendemain. Ils voient bien que le pays s’enfonce et que les vautours sont en train d’achever la bête. Et c’est là où tu dois intervenir, Petit frère. C’est à toi de leur dire qu’avec Daech, ils vont servir de chair à canons pour un idéal fumeux et une cause qui les dépasse.

Sais-tu que des documents déclassifiés de la Défense Intelligence Agency (USA) viennent de révéler que Daech était une création des Etats-Unis mise sur pied dès 2012, pour déstabiliser La Syrie ? Tout cela est trop compliqué et bien loin des préoccupations quotidiennes de nos jeunes. L’urgence pour eux c’est : étudier, travailler et ne pas mourir idiots. Ne pas mourir si jeunes. Ne pas mourir pour rien, bon Dieu.

Tu dois les convaincre qu’il y a toujours moyen de s’en sortir. Il faut que tu saches que si tu es étudiant ou si tu vas l’être, que l’université est, par nature, un incubateur des futurs responsables politiques et qu’on ne peut prétendre au destin politique que si on s’organise en syndicats d’étudiants. C’est dans ces structures qu’on forge sa personnalité et qu’on apprend le débat démocratique. Faute d’être passés par cette case, nos dirigeants actuels ont été directement propulsés vers les sommets de deux partis « uniques », d’où les luttes pathétiques pour prendre la tête du FLN et du RND, passage obligé pour mettre la main sur ce qui reste du magot. C’est leur seule préoccupation puisque leurs enfants sont à l’abri sur des coussins dorés ou sous d’autres cieux.

C’est à vous de reconquérir votre droit et de vous préparer au pouvoir. Nous sommes trop vieux pour mener le combat. C’est à vous de vous organiser. Vous êtes notre dernière chance. Cela commence par le sauvetage de tes petits frères en perdition, en attendant le grand nettoyage et le spectacle des ruines que laissera le Pouvoir actuel. Courage Petit frère!
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