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kredence
06/04/2009, 23h30
A Ouargla, la capitale du Sud algérien, la culture de l'émeute se développe

Difficile d'imaginer, quand on arrive à Ouargla, que cette agglomération appartient à la région la plus riche d'Algérie. Ville de garnison et ville-dortoir, ce chef-lieu de wilaya (département) ne paye pas de mine. En dépit des palmiers qui ornent ses avenues, Ouargla fait peine à voir : routes défoncées, ordures disséminées, flaques d'eau boueuses... Attachés à leur localité malgré des conditions de vie difficile, les Ouarglis souffrent d'offrir un tel spectacle. "Le sein nourricier du pays, c'est nous ! Comment peut-on nous laisser dans cet état ?", dit un habitant.

Ouargla, 178 000 habitants, se considère comme la capitale du Sud algérien. C'est d'elle que dépendent Hassi Messaoud et ses ressources en pétrole et en gaz, à 80 kilomètres de là. Et si l'Algérie peut se targuer de disposer de 140 milliards de dollars de réserves de change, c'est grâce à cette région située à 800 kilomètres de la capitale, en plein désert du Sahara.

A quelques jours de l'élection présidentielle du 9 avril, Ouargla n'est pas à la fête. Pas plus qu'à Alger, le scrutin ne soulève d'enthousiasme.

Le taux d'abstention devrait être cependant moins élevé que dans les villes du Nord. Ici, on vote par habitude, par tradition, et "pour les papiers". Beaucoup redoutent en effet de se voir refuser une carte d'identité, un permis de conduire ou un passeport, s'ils ne peuvent présenter leur carte d'électeur dûment tamponnée. Et puis, dans ces localités du Sud, on respecte encore le raïs ("chef"), d'autant plus que tous les notables de la région - chefs religieux, chefs de tribu, responsables de parti et d'association - ont fait publiquement allégeance au président Bouteflika. Et chaque vendredi, sur injonction du ministre des affaires religieuses, les imams rappellent dans les mosquées de Ouargla et de toute l'Algérie que "voter est un devoir", et boycotter "un acte de trahison".

A vrai dire, Ouargla ne semble pas attendre grand-chose de l'élection du 9 avril. "Qu'"ils" fassent ce qu'ils veulent mais qu'ils nous laissent en paix", lâche, désabusé, un ingénieur des postes et télécommunications, avant de dénoncer pêle-mêle "la mafia locale", "la corruption", "la mauvaise gestion et l'absence de contrôle des dépenses publiques". Un sentiment largement partagé dans la ville.

Pourtant, plusieurs chantiers sont en cours, en particulier un projet d'assainissement pour lutter contre la remontée de la nappe phréatique. Mais le désenchantement est tel que la population a du mal à voir les améliorations de sa vie quotidienne, comme le souligne Houria Alioua, correspondant local du quotidien francophone El Watan.

A Ouargla, la frustration est générale. La population s'estime oubliée du pouvoir central et injustement traitée. "Avant Bouteflika, c'était les gens de l'Est qui étaient privilégiés. Maintenant, ce sont ceux de l'Ouest. Nous, nous sommes les ghlass, les laissés-pour- compte. Alger nous méprise ou nous craint", regrette un professeur d'université parlant sous le couvert de l'anonymat.

Une chose est sûre : le pouvoir central n'a pas l'intention de laisser s'exprimer des revendications régionalistes. Mais parviendra-t-il à les juguler longtemps ? Un mouvement, baptisé Les Fils du Sahara, a fait son apparition, ces dernières années, et a appelé à une forme de dissidence citoyenne. Des affiches invitant au non-paiement des factures de gaz et d'électricité notamment ont été placardées dans plusieurs localités du Sud.

Tous les deux ou trois mois, Ouargla et les communes limitrophes sont secouées par des émeutes. Des bandes de jeunes chômeurs sortent dans la rue aux cris de : "Où passe l'argent du pétrole ?" Ils bloquent les routes, incendient des voitures, brûlent des pneus, et pillent des bâtiments administratifs. Longtemps confinée aux villes du Nord, en particulier la Kabylie, la culture de l'émeute a donc fini par gagner le Sud algérien.

C'est Ouargla qui a donné le signal en 2003. Hassi Messaoud, El-Goléa, Djanet et Ghardaïa, ont suivi. La semaine dernière, à Ouargla, au lendemain d'une visite du président Abdelaziz Bouteflika, la mort accidentelle d'un octogénaire, tué sur la route par un chauffard, a servi de prétexte. Le conducteur, un militaire, a failli être lynché. L'émeute a duré trois jours.

"Nordistes" et "sudistes" : ces mots sont utilisés quotidiennement à Ouargla et Hassi Messaoud. Une guerre sourde oppose les uns et les autres. Venus le plus souvent d'Alger, de Kabylie, mais aussi d'Annaba ou d'Oran, les "nordistes" sont accusés par les autochtones - les "sudistes", pour la plupart noirs de peau - de leur "voler les emplois" et de "se comporter en colons".

Cette ségrégation est apparue il y a une vingtaine d'années. Ouargla n'était alors qu'une agglomération de moins de 100 000 habitants. Mais, avec les violences de la "décennie noire", des habitants du Nord ont trouvé refuge dans ce Sud épargné par le terrorisme. Au fil des ans, Hassi Messaoud, avec la hausse des cours du pétrole, s'est en outre transformé en un eldorado où l'argent était supposé couler à flots.

Aujourd'hui, la wilaya de Ouargla compte 630 000 habitants. Ce n'est pas l'Europe qui fait rêver les Ouarglis, mais Hassi Messaoud et ses pétrodollars. Bien que la vie y soit extrêmement dure, chacun rêve d'y faire fortune. Et qu'il faille disposer d'un permis pour entrer dans cette zone sous haute surveillance ne fait que renforcer la frustration ambiante.

Entre apathie et révolte, Ouargla hésite. "Les gens du Sud sont par nature pacifiques. Mais les jeunes sentent bien la crainte qu'ils inspirent aux autorités locales, dit un avocat de la ville. Le pouvoir ne pourra pas se contenter de quelques gestes avec l'espoir d'éteindre les incendies ici et là. Ouargla souffre du même problème que l'Algérie : elle n'est tout simplement pas gérée."

Florence Beaugé
Le Monde