Durant cette conversation, un jeune disciple avait apporté sur un vaste plateau de cuivre, du thé arabe parfumé à la menthe, et quelques gâteaux. Le Cheikh n’y toucha pas, mais m’invita à boire lorsque le thé fut servi et prononça pour moi le " Bismillah ", " Au nom d’Allah ", lorsque je portais le verre à mes lèvres.
Ce n’est qu’après l’accomplissement de tout ce cérémonial d’usage que le Cheikh se décida à me parler de sa santé. Il m’avait fait venir, me dit-il, non pas pour que je lui prescrive des médicaments, il en prendrait certes si je jugeais que cela fut absolument indispensable et utile, mais il n’y tenait nullement. Il désirait simplement savoir si l’affection qu’il avait contractée depuis quelques jours était grave. Il comptait sur moi pour lui dire, en toute franchise et sans réticences, ce que je pensais de son état. Le reste importait peu.
J’étais de plus en plus intéressé et séduit, un malade qui n’a pas le fétichisme du médicament est déjà un phénomène rare, mais un malade qui se soucie peu de guérir et désire simplement savoir ou il en est, constitue une rareté encore plus grande.
Je procédais à un examen médical minutieux, auquel le patient se soumit docilement. Plus je montrais de circonspections et d’attentions délicates au cours de cet examen, et plus il se livrait avec confiance. Il était d’une maigreur stupéfiante, à croire que la vie dans cet organisme ne fonctionnait qu’au ralenti. Mais il n’y avait aucune lésion sérieuse. L’ensemble était sain. Tout se passa en présence du seul Sidi Muhammad Ben Barnû, qui, debout au milieu de la pièce, les yeux baissés, et tournant le dos en attitude de respect attristé, traduisait à mi-voix, sans rien voir, les questions et les réponses. Lorsque tout fut terminé, le Cheikh reprit son attitude hiératique sur les coussins, Sidi Muhammad frappa dans ses mains et un serviteur entra apportant à nouveau du thé.
J’expliquais alors au Cheikh qu’il avait une grippe assez sérieuse mais sans gravité, que ses principaux organes fonctionnaient normalement, qu’aucun médicament ne me paraissait nécessaire et que probablement tous ces troubles disparaîtraient d’eux-mêmes dans quelques jours. Cependant, comme des complications, peu probables, mais possibles, étaient toujours à craindre en pareil cas, il était utile de suivre la maladie de très près. Il serait donc nécessaire que je revinsse le voir par mesure de précaution. J’ajoutais que je trouvais sa maigreur alarmante et qu’il devait suivre à l’avenir un régime alimentaire un peu plus copieux. Au cours de mon interrogatoire, j’avais appris en effet qu’il ne se nourrissait chaque jour que d’un litre de lait, quelques dates sèches, une ou deux bananes, et du thé. Le Cheikh parut très satisfait du résultat de mon examen, il me remercia avec dignité, s’excusa de m’avoir dérangé, et me dit que je pourrai revenir le voir autant de fois que je le croirai nécessaire. Quant à la question de nourriture, il en jugeait de manière différente. Pour lui, le fait de se nourrir constituait une obligation importune. Il ne s’y soumettait que dans la mesure la plus restreinte possible.
Je lui fis remarquer qu’une nourriture insuffisante l’affaiblirait de plus en plus et surtout diminuerait sa force de résistance contre les maladies à venir. Je comprenais fort bien qu’il n’attachât aucun intérêt à cette manifestation purement matérielle, mais si d’autre part, il pensait devoir dans une certaine mesure, prolonger ou simplement conserver son existence, il lui était indispensable de se plier aux exigences de la nature, si ennuyeuses qu ‘elles fussent. Cet argument le frappa sans doute, car il resta un long moment silencieux. Puis il fit un geste évasif de la main :
-" Allah y pourvoira ! " fit-il doucement, tandis qu’un léger sourire errait sur ses lèvres.
Il avait repris son attitude rêveuse du début et son était devenu lointain. Je me retirais discrètement, emportant une impression qui, à plus de vingt ans d'intervalle, est resté aussi nettement gravée dans ma mémoire que si ces évènements dataient à peine hier.
J’ai raconté dans tous ses détails cette première visite que je fis au Cheikh Al Alaoui, estimant que le meilleur moyen de faire ressortir sa personnalité était d’exposer, tout d’abord, l’impression qu’il me fut donnée pour la première fois l’occasion de le rencontrer. Cette impression est d’autant plus sincère que j’ignorais tout du personnage avant de l’avoir vu.
Quant on était venu me prier de me rendre auprès d’un Cheikh, j’avais pensé qu’il s’agissait d’un chef religieux quelconque, comme il y en a tant parmi les musulmans. Or, une fois en sa présence, j’avais senti de suite qu’il s’agissait de toute autre chose.
J’essayais de me renseigner sur cette personnalité étrange. Je ne pus rien apprendre de particulier. Les Européens de l’Afrique du Nord vivent en général dans une telle ignorance de la vie intime de l’islam, que pour eux, un Cheikh ou un Marabout est une espèce de sorcier, qui n’a d’importance qu’en raison de l’action politique qu’il peut exercer sur les musulmans. Or le Cheikh dont il s’agissait, n’avait aucune influence de ce genre. Donc on l’ignorait.
D’autre part, à la réflexion, je me demandais si je n’avais pas été quelque peu victime de mon imagination. Cette figure du Christ, ce ton de voix paisible et doux, ces manières affables, pouvaient avoir exercer sur moi une influence favorable, propre à me laisser supposer une spiritualité qui n’existait peut-être pas. Son attitude pouvait n’être qu’une " pose " voulue et calculée, et sous cette apparence qui semblait recouvrir quelque chose, peut-être n’y avait-il rien. Cependant, il m’avait paru tellement simple et naturel que ma première impression persiste. Elle devait se confirmer par la suite.
Le lendemain, je retournais le voir, ainsi que les jours qui suivirent, jusqu’au moment ou il fut complètement rétabli. Je le retrouvais chaque fois exactement pareil, immuable, assis dans la même pose, au même endroit, le regard lointain, un fin sourire sur les lèvres, tout comme s’il n’avait pas bougé depuis la veille, semblable à une statue pour qui le temps ne compte pas.
Il se montra à chaque visite plus aimable et confiant. Bien que nos conversations, en dehors du coté médical, fussent assez limitées et d’un ordre tout à fait général, de plus en plus se renforçait l’impression que je n’avais pas devant moi un imposteur. Nos rapports devinrent rapidement amicaux et lorsque je lui annonçai que mes visites en tant que médecin, me paraissaient désormais inutiles, il me répondit qu’il avait eu plaisir à faire ma connaissance et qu’il lui serait agréable que je vinsse le voir de temps en temps, quand mes occupations me le permettraient.
Ainsi commença le Cheikh Al Alaoui et moi une amitié qui devait durer jusqu’à la mort du Cheikh. Celle-ci survint au cours de l’année 1934. Pendant ces 14 années je puis dire que j’ai eu au moins une fois par semaine en moyenne l’occasion de le voir. Tantôt, c’était pour le plaisir de m’entretenir avec lui dans mes moments de liberté, tantôt parce qu’il me faisait appeler pour un membre de sa famille, souvent aussi parce que sa santé, toujours précaire et chancelante, nécessitait mon attention.
Peu à peu, ma femme et moi, devîmes des familiers de la maison. Nous y fûmes reçus au bout d’un certain temps sur le pied de la plus complète intimité. Avec les années, on en était venu à nous considérer presque comme des membres de la famille. Mais cela se fit très lentement et de manière insensible.
Au début de nos relations, la Zaouïa actuelle n’existait pas encore. Un groupe de foqaras avaient bien acheté le terrain sur lequel elle devait être édifiée et en avait fait don au Cheikh. Les fondations avaient même étaient commencées, mais les évènements de 1914 en avaient suspendu les travaux. Ceux-ci furent repris en 1920.
La façon dont fut construite la Zaouïa est à la fois éloquente et typique. Il n’y eut pas d’architecte, ni d’entrepreneur, et tous les ouvriers furent des artisans bénévoles. L’architecte fut le Cheikh lui-même. Non pas qu’il n’eut jamais dressé un plan ni manipulé une équerre. Il se contenta d’exprimer ce qu’il voulait, et sa conception fut comprise par les exécutants. Tout ceux-ci n’était pas tant s’en faut, de la région. Les premiers vinrent en grand nombre de la Kabylie, puis beaucoup du Maroc, surtout du Riff, quelques-uns de Tunisie, et cela sans aucune espèce d’embauche ni de recrutement.
La nouvelle s’était répondue que les travaux de construction de la Zaouïa pourraient être repris, il n’en fallait pas plus. Parmi les disciples de l’Afrique du Nord, un exode en ordre dispersé commença. Les uns maçons, les autres menuisiers, tailleurs de pierre ou terrassiers ou même simples manœuvres, nouaient dans un mouchoir quelques maigres provisions et se mettaient en route vers la cité lointaine ou séjournait le maître pour mettre à sa disposition le travail de leurs mains. Ils ne recevaient aucun salaire. On les nourrissait, c’est tout, et ils campaient sous des tentes. Mais chaque soir, une heure avant la prière, le Cheikh les réunissait et les instruisait, et c’était là leur récompenses.
Ils travaillaient ainsi pendant deux mois, quelques fois trois, puis repartaient, heureux d’avoir contribuer à l’œuvre et l’esprit satisfait. D’autres les remplaçaient, qui au bout d’un certain temps, partaient à leur tour. Leur place était occupée sans retard par de nouveaux arrivants, impatients de se mettre à l’ouvrage. Il en venait toujours. Jamais les chantiers ne manquèrent de mains-d’œuvre. Et cela dura deux ans, au bout desquels la construction fut terminée. J’éprouvais un profond sentiment de félicité intime devant cette manifestation de dévouement simple et candide. Ainsi, il se trouvait encore de par le monde des individus assez désintéressés pour se mettre, sans récompense aucune, au service d’une idée. J’assistais en plein 20e siècle au même élan qui fit surgir les cathédrales du Moyen Age, suivant sans doute un processus analogue. J’étais heureux d’en être le témoin étonné.


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