(suite de "Quelques unes des faces cachées de la guerre de libération")
Avec le recul du temps, je peux dire à présent qu’une direction à l’intérieur aurait suppléé à certaines défaillances. Elle aurait pu surmonter les purges ou éviter l’affaiblissement du moral des troupes. En fait, les purges ont été la conséquence de la démoralisation des hommes car, dans ce domaine comme dans d’autres, le corps devient vulnérable quand l’esprit est malade
Dans beaucoup de régions du pays, malmenées, talonnées par l’armée française, confrontées au problème des moyens et du recrutement dont la source s’épuisait, des unités de l’ALN finirent par se replier sur elles-mêmes. Les coups qu’elles recevaient et les pertes de plus en plus fréquentes qu’elles subissaient avaient fait que les hommes s’étaient mis à s’interroger sur eux-mêmes, sur ceux qui auraient pu s’infiltrer dans leurs rangs pour renseigner l’ennemi. Le doute et la suspicion avaient commencé à s’emparer des esprits.
À mon avis, si la direction était restée à l’intérieur, tout cela ne se serait pas produit.
L’AFFAIRE LAMOURI
Dans le COM de l’Est, on ne peut pas dire qu’il y ait eu des clivages entre anciens et nouveaux et que les premiers n’aient pas accepté la promotion des seconds aux postes de commandement Nous y trouvons par exemple Benaouda qui était membre du comité des 22, un homme du premier novembre, de ceux qui en ont été les organisateurs. Benaouda était en désaccord avec Mohammedi, qui n’était pas des premiers venus à la Révolution. Mais il l’était aussi avec Lamouri qui, lui, était un ancien du MTLD.
Ouachria était venu en 1956 avec Bensalem à la tête d’une compagnie entière de l’armée française C’étaient d’anciens engagés de l’armée française qui avaient déserté du côté de Souk Ahras.
Au début, aucun de ces responsables n’avait accepté la direction de Mohammedi Saïd, le wilayisme était très vivace et il n’était pas facile de le dépasser. Avant la constitution du COM, chaque wilaya avait un représentant aux frontières qui était chargé d’assurer le ravitaillement des unités venant de l’intérieur. Comme les effectifs stationnés aux frontières avaient augmenté du fait des recrutements opérés sur place, parmi les réfugiés algériens ou du fait de l’accroissement du nombre des unités venant s’approvisionner en armes, il était devenu nécessaire de mettre sur pied un commandement unique. Le COM devait remplir cette fonction mais il se trouve qu’au sein des organes dirigeants, chacun des responsables conservait ses forces. Personne ne voulait que l’on s’ingère dans ses affaires. Les hommes de Lamouri ne relevaient que de lui, ceux de Benaouda ne reconnaissaient aucune autre autorité que la sienne. Il en était de même pour ceux de Amara Bouglez.
Ainsi, il n’y a jamais eu, dans les faits, de commandement unifié et le wilayisme prenait toujours le pas sur une véritable armée ou sur une quelconque organisation centralisée. Il n’est pas étonnant que dans ces conditions, des dissensions soient apparues qui ont vite éclaté en conflit. L’état-major du COM fut remis en cause par une véritable rébellion et il a fallu se résoudre à dissoudre cet organe que nous avions mis sur pied quelques temps auparavant. Tous ses membres furent éloignés.
Certains d’entre eux furent affectés dans la représentation du FLN au Caire, sans fonction définie. La plupart restèrent disciplinés et respectèrent la décision. D’autres, comme Lamouri et Mostefa Lakehal, qui s’était trouvé éloigné au Caire pour des motifs différents, ont commencé à prendre des contacts avec les étudiants algériens. Ils s’étaient mis à faire du travail de sape et à mener une campagne de dénigrement contre le GPRA.
Le Deuxième bureau égyptien s’était servi d’eux ainsi que Abdelkrim El Rifi. Ce dernier était un militaire qui était resté avec sa mentalité de militaire. Pour lui, tout homme politique est par définition un homme qui manquait de scrupules et qui était dénué de toute sincérité. Il incitait à se rebeller contre le gouvernement des politiciens. Il visait Ferhat Abbas et les responsables de la délégation du FLN au Caire. Il visait aussi Lamine Debaghine, qu’il connaissait très bien. Mais ce n’est pas l’action de Abdelkrim qui avait été déterminante dans la matérialisation du complot ; c’est celle du Deuxième bureau égyptien qui était entré en contact direct avec Lamouri et Mostefa Lakehal, II avait organisé des rencontres entre eux et Fethi Dib, chargé des affaires algériennes au sein des services de renseignements.
À l’époque, les Egyptiens n’étaient pas au fait des particularismes algériens et des dissensions nourries par le wilayisme. Ils avaient déduit des critiques que faisaient leurs interlocuteurs en parlant du kabylisme de Krim et de Mohammedi que le GPRA était hostile à l’arabisme et au nationalisme nassérien.
Ils avaient senti par ailleurs, en prenant connaissance de la Plate-forme de la Soummam, que la révolution algérienne avait une coloration marxiste. Ils étaient persuadés qu’il y avait derrière tout cela une main communiste et ils ne voulaient pas se résoudre à admettre la chose. Il ne s’agit pas là de spéculations sans fondements, ce sont des propos qui avaient été tenus à la délégation du Caire, à Lamine Debaghine et à Mehri et que nous avons nous-mêmes entendus. Les Egyptiens, quand ils avaient pris connaissance du texte de la Soummam, avaient dit qu’il s’agissait là d’une déviation de la révolution et que c’était plus du marxisme que du nationalisme. Ils voyaient très mal la révolution algérienne, avec tout l’impact qu’elle pouvait avoir sur le monde arabe, leur échapper. Ils voulaient en outre l’utiliser contre Bourguiba et, de façon officielle, il nous fut demandé de prendre position contre lui, du fait de son hostilité à la cause arabe.
On ne peut pas dire que notre position, qui consistait à refuser de nous laisser aller à ces manœuvres, soit le fait d’un nationalisme étroit. En fait, depuis des décennies, les nationalistes algériens avaient cru en l’unité d’un Maghreb arabe dont la spécificité et les particularités ne se retrouvaient pas dans le Machrek. Les Egyptiens ne voulaient pas entendre parler de cette entité. Ils étaient contre la conférence de Tanger. Nous sachant difficilement maniables, connaissant les positions de Bourguiba et de Mohammed V, ils craignaient que ce grand ensemble, une fois constitué, ne leur échappe. D’un autre côté, une telle entité pouvait, pour diverses raisons, être plus viable que les ensembles constitués au Moyen-Orient et cela, ils ne voulaient pas l’admettre non plus.
Pour eux, l’unité maghrébine était une question de conjoncture, de tactique politique. A leur sens, le Maghreb n’avait pas de profondeur politique, pas de racines et ils n’ont jamais, jusqu’à ce jour, compris les liens qui nous unissaient depuis les temps les plus reculés.
Le constat qu’ils avaient fait était simple. D’un côté, le docteur Lamine, proche de leurs idées, était maintenant éloigné du gouvernement. Ferhat Abbas, qui présidait le GPRA, était un francophone et ceux qui n’étaient pas considérés comme tels, c’est-à-dire Krim, Boussouf et moi-même, étions trop indépendants et trop attachés à notre pays pour être manœuvrables.
L’Algérie nouvelle, dans ces conditions, risquait de ne pas être assez soumise à leurs vues. De là, l’aide qu’ils ont décidé d’apporter au groupe dissident. Plus grave encore, Lamouri et Mostefa Lakehal avaient été reçus par Abd el Nasser lui-même. Une fois la cause entendue, ces derniers prirent contact avec certains de leurs éléments stationnés aux frontières dans l’intention de les soulever contre le GPRA.
Selon les déclarations des insurgés eux-mêmes, enregistrées au cours de leur procès, Abdel Nasser leur aurait conseillé de procéder au renversement du GPRA et d’arrêter les principaux dirigeants de la révolution, entre autres Mahmoud Chérif, Krim, Boussouf et Ben Tobbal. Après quoi, ils devaient constituer un nouveau gouvernement dirigé par Lamine Debaghine. Nasser les avait rassurés quant à la position des wilayas de l’intérieur qui étaient contre le gouvernement Abbas et il leur avait garanti que l’Egypte les reconnaîtrait immédiatement après la proclamation de la nouvelle direction. Il s’était engagé à user de son influence pour que tous les autres pays arabes fassent de même et il leur avait promis des livraisons d’armes supplémentaires. Celles-là mêmes qui avaient été bloquées pendant des mois et que les Egyptiens se refusaient à fournir au GPRA.
Nous avions alors des éléments infiltrés dans les rangs des insurgés qui nous informaient de leurs faits et gestes. Nous ne savions pas qu’ils avaient été reçus par Abdel Nasser. Par contre, nous connaissions le jour de leur départ du Caire ainsi que celui de leur arrivée en Tunisie. C’était leur chauffeur qui nous tenait au courant. Nous les avons laissés faire pendant un moment sans intervenir. Ils se réunissaient au Kef en compagnie d’un nombre important de personnes, une cinquantaine environ. Nous hésitions toujours à intervenir parce que nous ne voulions pas que cela dégénère en une bataille rangée en plein territoire tunisien. Nous avons donc chargé les autorités tunisiennes de procéder aux arrestations.
Lors de leur interrogatoire, ils ont reconnu la complicité égyptienne dans l’affaire et ils ont avoué avoir été reçus par le président Nasser lui-même. Après quoi, ils ont été internés dans l’attente de leur traduction devant un tribunal. Le gouvernement s’était réuni et avait désigné une délégation de trois membres pour se rendre dans la capitale égyptienne. Et, pour que cette démarche revête toute sa signification, c’est le président du GPRA lui-même qui fut désigné pour en prendre la tête.
À plusieurs reprises, la demande d’audience faite au président égyptien resta sans réponse. Pour être reçus, nous fîmes agir des personnalités importantes du régime nassérien telles que le maréchal Amer, mais, à chaque fois, on nous envoyait Fethi Dib ou un ministre pour savoir le but exact de notre visite. Nos démarches s’étaient avérées vaines et toutes les relations furent rompues pendant neuf mois.Nous adoptâmes une nouvelle tactique : faire jouer l’opinion publique arabe contre le gouvernement égyptien. Ahmed Francis et moi-même sommes allés voir l’ancien président de la Syrie (El Kouatly). C’était l’époque de la République arabe unie et El Kouatly restait un personnage important de l’Union. Nous lui avons donc fait la relation du complot et des interventions de Nasser. Il n’en revenait pas. Il lui paraissait incroyable qu’un Arabe - et à fortiori un chef de gouvernement arabe – puisse comploter contre la révolution algérienne. Celle-ci était alors considérée comme une lutte sacrée dans tout le monde arabe. Convaincu par les arguments et les preuves que nous lui avions présentés, il a éclaté en sanglots, répétant à plusieurs reprises : « C’est une trahison… C’est une trahison. »
Il prit, le lendemain, un avion spécial pour se rendre auprès de Nasser. Il venait lui rappeler que quand la Syrie avait accepté l’union avec l’Egypte, elle n’avait posé qu’une seule condition, à savoir le soutien continu à la révolution algérienne. Ce n’est qu’après cette entrevue que Nasser accepta de nous rencontrer. Une délégation fut à nouveau constituée. Elle était composée de Ferhat Abbas, de Boussouf et de moi-même. J’y étais allé un peu contre mon gré, avec la condition de dire clairement à Nasser ce que je pensais de ses ingérences et de lui faire comprendre que nous étions prêts à déplacer le siège de notre gouvernement vers une autre capitale que le Caire.
Nous lui fîmes part de tous les éléments de l’affaire, sans oublier les entrevues qu’il avait accordées aux insurgés, et nous lui fîmes clairement comprendre qu’il s’agissait là d’une initiative qui dépassait les limites que tout gouvernement étranger était tenu d’observer quant au respect de la souveraineté algérienne. Nous lui avons ensuite suggéré de choisir entre trois solutions pour dissiper le doute qui planait sur nos relations :
1 – mettre sur pied une délégation égyptienne qui se rendrait sur place consulter le procès verbal de l’instruction et interroger, si elle le voulait, les internés (nous l’avons fait, bien que nous considérions cela comme un problème interne aux Algériens) ;
2 - constituer une commission mixte qui consulterait le procès-verbal et qui entendrait Lamouri et ses complices ;
3 – recevoir, à titre d’information, l’enregistrement de l’interrogatoire et la copie du procès-verbal.
Pour toute réponse, Nasser nous dit que, dans cette affaire, il y avait de l’exagération. C’était tout. Il n’avait pas dit un mot de plus.
C’est après cette affaire que le gouvernement provisoire changea de siège et s’installa à Tunis.
Dans la déclaration que nous fit Lamouri, ses propos se limitaient à des accusations de régionalisme portées contre Krim. Or, c’était là un domaine très sensible et nous ne voulions pas voir se développer dans nos rangs un tel esprit. C’était le temps où commençaient à se répandre, venant surtout de la base de l’Est et des membres de la wilaya I, des propos désignant les gens par leurs origines. Ondisait : « Un tel n’est pas Arabe, il est Kabyle », que « Krim choisit ses éléments », « qu’il mène une politique personnelle », etc.
Je ne pense pas que cela était fondé. Pour ce qui est de Mohammedi Saïd par exemple, Krim n’avait pas été seul à le désigner comme chef de l’état-major du COM. Nous avions tous participé à sa nomination. Je ne pense pas non plus que Mohammedi ait pratiqué une politique favorable aux Kabyles puisque, de fait, il n’avait jamais réellement dirigé l’appareil. Il ne l’avait pas gardé entre ses mains suffisamment longtemps pour pouvoir réaliser quoi que ce soit.
En ce temps-là, les hommes de Lamouri étaient survoltés contre le choix du commandant Idir par Krim. Cet homme-là, que Bénaouda connaissait bien, avait servi comme chef de bataillon de l’armée française lors de la bataille de Catinat dans le nord-constantinois et il avait participé à plusieurs ratissages. Il dirigeait les opérations à la tête de ses hommes dont 90 % étaient d’origine algérienne. On ne pouvait donc pas dire qu’il le faisait sous la contrainte du nombre.
Ses hommes de troupe allaient camper jour et nuit dans la région des Béni Sbih, des Ouled Embarek et des Béni Tlilane. Ils appliquaient la nouvelle tactique qu’avait conçue l’armée française pour couper la population des unités combattantes de l’ALN. En tant que commandant, il n’avait pas ordonné de pillages, ni procédé à des exécutions ni même fait torturer. Il se contentait de faire de l’action psychologique. Il rassemblait les gens et leur disait « Voyez-vous, nous savons que vous détenez des armes. Ces armes-là, les djounoud n’en ont pas besoin. Elles risquent de les gêner beaucoup plus qu’autre chose. Elles sont encombrantes et ils ne sauront pas où les cacher. Pour les armes militaires, gardez-les si vous en avez, vous pouvez même les leur donner, mais pour les autres, remettez-les nous. »
Je ne sais si c’est par manque de formation politique ou du fait de la méthode pernicieuse utilisée par le commandant Idir ; je ne sais si c’est par peur des représailles, mais beaucoup de personnes avaient fini par remettre leurs armes. Cette méthode avait failli ruiner l’organisation. Les gens étaient surpris par ce nouveau langage et, du fait aussi que dans les rangs du bataillon la plupart des militaires étaient des Algériens, la population avait fini par croire qu’ils n’étaient peut-être pas contre la révolution.
Pour conforter la population dans cette idée, il arrivait aux soldats d’origine algérienne de remettre discrètement des cartouches aux femmes et de leur dire de les donner aux moudjahidines si elles le voulaient. Cela faisait bien sûr partie du même plan d’action psychologique.
Benaouda savait tout cela puisqu’il était de la région. On peut imaginer son étonnement quand il vit Idir bombardé chef de cabinet de Krim. Hiérarchiquement, c’était Idir qui devait transmettre les directives à Mohammedi et aux autres membres du COM.
De leur côté, ceux-ci n’avaient jamais admis l’autorité du nouveau venu. ..............
Voir en ligne : Le Quotidien d'Algérie » 20 mai 1965 -20 mai 2010 : 45e anniversaire de la disparition de Cheikh Mohamed El Bachir El Ibrahimi...
Documents joints
EXTRAIT DES MÉMOIRES DE LAKHDAR BENTOBAL
TEXTE NON ENCORE PUBLIÉ
Notes
[1] Militant du PPA, membre de l’OS et du Comité des 22,
Ancien chef de la wilaya II (Nord-Constantinois) ;
membre du CNRA ;
ministre du GPRA et membre du Comité Interministériel de la Guerre (CIG).
Il a fait partie de l a délégation algérienne aux négociations d’Evian.
Source : http://www.socialgerie.net/spip.php?article298


LinkBack URL
About LinkBacks




Répondre avec citation