(suite 2)
« Malheureusement, la paix n’est pas entre les mains des FARC » (2)
-On critique beaucoup les FARC pour la détention de militaires et de policiers.
-Ils n’ont pas été kidnappés, ils ont été capturés au combat. Ce sont donc des prisonniers de guerre, comme le sont les guérilleros qui sont dans leurs prisons.
-Mais on ne peut pas en dire autant à propos des civils.
-Ecoutez, pendant les négociations avec le gouvernement du président Andres Pastrana, les FARC ont libéré plus de trois cents militaires détenus. En revanche, pas un seul guérillero n’a été libéré, sachant que certains sont condamnés à des peines de cinquante et soixante ans et beaucoup d’entre eux sont malades.
Quand les FARC ont vu qu’il n’y avait aucune intention d’échanger des prisonniers, la décision fut prise de détenir des personnes politiquement importantes.
Pour Ingrid Betancourt, il n’a pas été nécessaire d’aller la chercher, car elle est entrée dans une zone de guérilla. Elle croyait qu’on ne savait rien de son appartenance à la bourgeoisie.
C’est que, dans cette guerre, la bourgeoisie n’a pas souffert !
Mais, même avec ces détenus, le gouvernement n’a pas réagi, car il n’était pas intéressé par la négociation avec échange de prisonniers, et encore moins par la paix. Uribe Velez ne jure que par la guerre.
-Puisque vous mentionnez madame Betancourt, comment s’est réellement passé son sauvetage ?
C’est une opération dans laquelle sont intervenus les Français, les Israéliens et les Etasuniens. Mais le point essentiel, c’est qu’elle et le groupe des quatorze sont partis grâce à l’offre de récompense économique faite aux deux principaux responsables de leur surveillance. De plus, ils étaient peut-être entrés dans cette négociation depuis bien longtemps. Lors de la dernière preuve de vie qui a été remise, cette photo d’Ingrid où on la voit assise, le visage livide, a été arrangée. Expliquez-moi : pourquoi les responsables de sa surveillance ont laissé partir la lettre envoyée à sa mère, où elle racontait tant de mensonges sur son état de santé et sur le traitement qu’elle recevait ? A-t-elle eu besoin d’aide pour descendre de l’avion quand elle est revenue à Bogota ou à Paris ? Les examens médicaux officiels qu’elle a faits à Paris, ont-ils montré un problème de santé ?
Ceux qui se sont vendus ont cru à des promesses dont un exil doré à Paris. On ne leur a rien donné : ils sont toujours en prison et sont menacés d’extradition vers les Etats-Unis.
Il leur est arrivé la même chose qu’à l’assassin du commandant Ivan Rios, qui lui a coupé la main après l’avoir tué pour l’apporter à l’armée comme preuve : il a entrepris une grève de la faim en prison parce qu’ils n’ont pas tenu leur promesse. Et ils ne la tiendront pas.
C’est ainsi que le diable récompense ses bons serviteurs.
-Madame Betancourt dit qu’elle ne retournera pas en Colombie, parce qu’elle est un objectif militaire des FARC.
-Est-ce qu’avec cette histoire, elle et sa famille veulent susciter davantage de compassion et obtenir encore plus que les millions qu’ils ont obtenus avec les campagnes qui ont été réalisées et dans lesquelles tant de personnes naïves se sont laissées prendre ? Ou bien lui faut-il gonfler un peu plus son ego démesuré ? L’importance politique qu’elle avait a disparu.
-Cette année 2008, les FARC ont reçu plusieurs coups durs. Est-il vrai que les FARC sont très affaiblies ?
-Je ne dis pas que les FARC ont subi des coups mais des échecs. La mort de Raul Reyes, d’Ivan Rios et d’autres commandants sont des échecs. Avec la fuite d’Ingrid et du groupe des quatorze, j’en suis conscient et je le dis : c’est une bataille politique qu’on a perdue. Mais les guerres sont ainsi, on ne gagne pas des batailles tout le temps.
La direction s’est déjà restructurée. Alfonso Cano, le nouveau chef, a dit que le Manifeste Bolivarien suivait son cours, que les FARC continuent sur la même voie, militairement, politiquement et sur le plan organisationnel, et que les portes sont toujours ouvertes pour rechercher la paix et la justice sociale.
Tout le reste n’est que mensonge. Il faut arrêter de croire que les FARC seraient vaincues ou qu’elles auraient perdu le cap. Car les causes à l’origine de cette guerre n’ont fait que s’amplifier, se développer. Aujourd’hui, le peuple souffre et subit encore plus qu’en 1946. Aujourd’hui plus que jamais, le pays est dirigé depuis Washington : Uribe est un simple majordome.
-On répète que beaucoup de choses vont changer dans les FARC, avec Alfonso Cano, qu’elles vont devenir « plus politiques », ou bien qu’elles vont se démobiliser.
-Alfonso est un homme très intelligent et instruit. C’est un cadre politique qui va jouer un rôle important dans la direction, car dans les FARC la direction est collective. Quand elle se réunit, c’est là que tous les avis sont exposés, discutés et les décisions sont prises à la majorité. Personne ne peut éviter ce système.
Donc le fait de dire qu’avec Cano, il y a de grandes possibilités de reddition des FARC… tout cela n’est que spéculation.
-Encore combien d’années de guerre le peuple colombien devra-t-il supporter ?
-Malheureusement, la paix n’est pas entre les mains des FARC, mais entre celles de la bourgeoisie et de l’impérialisme.
Si Uribe, qui se prend pour un super président, était un peu intelligent et voulait la paix, il pourrait commencer par donner une issue à la guerre avec un simple décret. Les FARC sont disposées à négocier à toute heure, mais pas n’importe où, pas à n’importe quelle condition, et pas pour obtenir des postes au Congrès pour ses dirigeants.
La Colombie a besoin de paix, mais pas d’une paix de la reddition :il n’est pas question de rendre les armes en échange de rien pour la grande majorité du pays.
Ce sont les besoins du peuple qui importent pour les FARC, car ses commandants vivent près du peuple et connaissent la souffrance de ce peuple.
-Une négociation politique peut-elle ouvrir le vrai chemin vers la paix ?
-Regardez, les dialogues avec le gouvernement du président Pastrana, qui ont eu lieu dans la zone du Caguan, ont permis une véritable avancée. Un agenda commun a été signé ; les points des FARC et ceux du gouvernement se rejoignaient en un seul. Il suffisait de commencer à travailler.
Que s’est-il passé ? Washington et la bourgeoisie colombienne ont cru que c’était un pas vers la révolution. Alors ils ont préféré investir de nouveau dans la guerre. Sous l’impulsion du puissant consortium militaire étasunien, bien évidemment. Car c’est lui, avec la grande bourgeoisie et le commandement militaire colombien, qui a fomenté la guerre pour remplir leurs coffres.
Il est certain que parmi les bourgeoisies latino-américaines, la colombienne possède une caractéristique unique en son genre : contre ses opposants, elle recourt à l’application de la violence, de la mort. Elle veut tout résoudre en tuant ceux qui contrarient ses plans.
-D’où peut bien venir cette « caractéristique » de la bourgeoisie colombienne ?
-Personnellement, je l’attribue aux Espagnols, mais il faudrait faire une enquête sociologique et psychologique qui nous dise quel genre d’Espagnol est arrivé en Colombie. Quel terrible héritage ils nous ont laissé, car la violence politique des puissants dans notre pays vient du temps de la colonie !.
-Seules quelques personnes folles et intéressées croient qu’on peut en finir avec la guérilla par la voie militaire et par la violence contre le peuple, mais je ne vois pas non plus actuellement la possibilité pour la guérilla de prendre le pouvoir.
-Nous sommes réalistes. Pour le moment, nous ne pouvons pas les vaincre, mais un mal ne dure pas cent ans, un corps n’y résiste pas. Aucun changement social n’a été facile. Par contre, qu’on ne s’y trompe pas : tant que persistent les causes qui ont engendré la lutte, la guérilla sera invincible.
Leur propagande dit que le peuple colombien est fatigué de la guerre, et que c’est pour cela que de nombreuses personnes collaborent avec l’armée. Mais ce n’est pas vrai. S’il en était ainsi, la guérilla ne serait pas présente dans tout le pays.
La guérilla s’est repliée stratégiquement pour affronter le Plan Colombie. Les forces principales sont dans la forêt, mais il existe des combattants aux alentours de Bogota, Cali, Medellin. On ne se rend pas compte de leur présence, car il y a une base qui les cache et les soutient.
Les FARC ont organisé leur parti Communiste Clandestin, PCC, et le Mouvement Bolivarien pour une Nouvelle Colombie. Ils travaillent clandestinement avec les masses dans tout le pays, silencieusement.
Si on regarde avec objectivité, c’est Uribe le vaincu, car il n’a pas réussi à anéantir les FARC, malgré ses plans Colombie et Patrie. Avec Washington, ils ont gaspillé des milliards de dollars, et les FARC sont toujours là.
-Dites moi, si ce n’est pas par la voie militaire, comment l’Etat colombien et Washington pourraient réellement ébranler les FARC ?
- Si tout cet argent qu’ils investissent dans la guerre et la répression, ils l’investissaient plutôt dans la santé, l’éducation, la réforme agraire, cela remettrait peut-être en question l’existence des FARC.
Si l’on commençait à apporter des solutions aux problèmes qui constituent les causes du conflit, si l’on arrêtait d’assassiner les opposants, cela ferait logiquement baisser la tension. Les FARC ne pourraient plus dire que le peuple souffre.
Donc l’establishment a la possibilité de résoudre ce conflit, tout de suite !
Mais non : Uribe, l’impérialisme et la bourgeoisie ont la grande illusion de pouvoir défaire militairement les FARC. Et là, je le répète, ils se trompent complètement.
Dans la situation actuelle du peuple colombien, j’ai la certitude que les FARC continueront d’exister. Les FARC sont prêtes à continuer la lutte, à résister et à vaincre.
*Collaborateur du Monde Diplomatique. Nominé au Prix Lorenzo Natali pour le Journalisme, 2005, de la Commission Européenne. Auteur, entre autres, de : Colombie, derrière le rideau de fumée. Histoire du terrorisme d’Etat, Le Temps des Cerises, Paris 2008
«*Malheureusement, la paix n


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