Bernard avait commencé de bonne heure à dénoncer le luxe dans lequel vivaient alors la plupart des membres du clergé séculier et même les moines de certaines abbayes; ses remontrances avaient provoqué des conversions retentissantes, parmi lesquelles celle de Suger, l’illustre abbé de Saint-Denis, qui, sans porter encore le titre de premier ministre du roi de France, en remplissait déjà les fonctions. C’est cette conversion qui fit connaître à la cour le nom de l’abbé de Clairvaux, qu’on y considéra, semble-t-il, avec un respect mêlé de crainte, parce qu’on voyait en lui l’adversaire irréductible de tous les abus et de toutes les injustices; et bientôt, en effet, on le vit intervenir dans les conflits qui avaient éclaté entre Louis le Gros et divers évêques, et protester hautement contre les empiètements du pouvoir civil sur les droits de l’Église. À vrai dire, il ne s’agissait encore là que d’affaires purement locales, intéressant seulement tel monastère ou tel diocèse; mais, en 1130, il survint des événements d’une tout autre gravité, qui mirent en péril l’Église tout entière, divisée par le schisme de l’antipape Anaclet II, et c’est à cette occasion que le renom de Bernard devait se répandre dans toute la Chrétienté.
Nous n’avons pas à retracer ici l’histoire du schisme dans tous ses détails : les cardinaux, partagés en deux factions rivales, avaient élu successivement Innocent II et Anaclet II; le premier, contraint de s’enfuir de Rome, ne désespéra pas de son droit et en appela à l’Église universelle. C’est la France qui répondit la première; au concile convoqué par le roi à Étampes, Bernard parut, dit son biographe, « comme un véritable envoyé de Dieu », au milieu des évêques et des seigneurs réunis; tous suivirent son avis sur la question soumise à leur examen et reconnurent la validité de l’élection d’Innocent II. Celui-ci se trouvait alors sur le sol français, et c’est à l’abbaye de Cluny que Suger vint lui annoncer la décision du concile; il parcourut les principaux diocèses et fut partout accueilli avec enthousiasme; ce mouvement allait entraîner l’adhésion de presque toute la Chrétienté. L’abbé de Clairvaux se rendit auprès du roi d’Angleterre et triompha promptement de ses hésitations; peut-être eut-il aussi une part, au moins indirecte, dans la reconnaissance d’Innocent II par le roi Lothaire et le clergé allemand. Il alla ensuite en Aquitaine pour combattre l’influence de l’évêque Gérard d’Angoulême, partisan d’Anaclet II; mais c’est seulement au cours d’un second voyage dans cette région, en 1135, qu’il devait réussir à y détruire le schisme en opérant la conversion du comte de Poitiers. Dans l’intervalle, il avait dû se rendre en Italie, appelé par Innocent II qui y était retourné avec l’appui de Lothaire, mais qui était arrêté par des difficultés imprévues, dues à l’hostilité de Pise et de Gênes; il fallait trouver un accommodement entre les deux cités rivales et le leur faire accepter; c’est Bernard qui fut chargé de cette mission difficile, et il s’en acquitta avec le plus merveilleux succès. Innocent put enfin rentrer dans Rome, mais Anaclet demeura retranché dans Saint-Pierre dont il fut impossible de s’emparer; Lothaire, couronné empereur à Saint-Jean de Latran, se retira bientôt avec son armée; après son départ, l’antipape reprit l’offensive, et le pontife légitime dut s’enfuir de nouveau et se réfugier à Pise.
L’abbé de Clairvaux, qui était rentré dans son cloître, apprit ces nouvelles avec consternation; peu après lui parvint le bruit de l’activité déployée par Roger, roi de Sicile, pour gagner toute l’Italie à la cause d’Anaclet, en même temps que pour y assurer sa propre suprématie. Bernard écrivit aussitôt aux habitants de Pise et de Gênes pour les encourager à demeurer fidèles à Innocent; mais cette fidélité ne constituait qu’un bien faible appui, et, pour reconquérir Rome, c’était de l’Allemagne seule qu’on pouvait espérer un secours efficace. Malheureusement, l’Empire était toujours en proie à la division, et Lothaire ne pouvait retourner en Italie avant d’avoir assuré la paix dans son propre pays. Bernard partit pour l’Allemagne et travailla à la réconciliation des Hohenstaufen avec l’empereur; là encore, ses efforts furent couronnés de succès; il en vit consacrer l’heureuse issue à la diète de Bamberg, qu’il quitta ensuite pour se rendre au concile qu’Innocent II avait convoqué à Pise. À cette occasion, il eut à adresser des remontrances à Louis le Gros, qui s’était opposé au départ des évêques de son royaume; la défense fut levée, et les principaux membres du clergé français purent répondre à l’appel du chef de l’Église. Bernard fut l’âme du concile; dans l’intervalle des séances, raconte un historien du temps, sa porte était assiégée par ceux qui avaient quelque affaire grave à traiter, comme si cet humble moine eût eu le pouvoir de trancher à son gré toutes les questions ecclésiastiques. Délégué ensuite à Milan pour ramener cette ville à Innocent II et à Lothaire, il s’y vit acclamer par le clergé et les fidèles qui, dans une manifestation spontanée d’enthousiasme, voulurent faire de lui leur archevêque, et il eut la plus grande peine à se soustraire à cet honneur. Il n’aspirait qu’à retourner à son monastère; il y rentra en effet, mais ce ne fut pas pour longtemps.


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