I- les raisons du déclenchement
« Peuple algérien, militants de la cause nationale, à vous qui êtes appelés à nous juger (le premier d’une façon générale, les seconds tout particulièrement), notre souci... est de vous éclairer sur les raisons profondes qui nous ont poussés à agir... Notre but demeure l’indépendance nationale. Nous considérons qu’après des décades de lutte le Mouvement national a atteint sa phase finale de réalisation. En effet, le but d’un mouvement révolutionnaire étant de créer toutes les conditions d’une action libératrice, nous estimons que, sous ses aspects internes, le peuple est uni derrière le mot d’ordre d’indépendance et d’action et sous les aspects extérieurs, le climat de détente est favorable...
Les évènements du Maroc et de la Tunisie sont à ce sujet significatifs et marquent profondément le processus de la lutte de libération de l’Afrique du Nord. A noter dans ce domaine que nous avons, depuis fort longtemps, été les précurseurs de l’unité dans l’action, malheureusement jamais réalisée entre les trois pays. Aujourd’hui, les uns et les autres sont engagés résolument dans cette voie, et nous, relégués à l’arrière, nous subissons le sort de ceux qui sont dépassés. C’est que notre mouvement national, terrassé par des années d’immobilisme et de routine, pensable de l’opinion populaire, dépassé par les évènements, se désagrège progressivement à la grande satisfaction du colonialisme qui croit avoir remporté la plus grande victoire de sa lutte contre l’avant-garde algérienne.
L’heure est grave ! Devant cette situation qui risque de devenir irréparable, une équipe de jeunes responsables et militants conscients, ralliant autour d’elle la majorité des éléments encore sains et décidés, a jugé le moment venu de sortir le mouvement national de l’impasse où l’ont acculé des luttes de personnes et d’influences pour le lancer... dans la véritable lutte révolutionnaire. Nous tenons, à cet effet, à préciser que nous sommes indépendants de deux clans (4) qui se disputent le pouvoir. Plaçant l’intérêt national au-dessus de toutes les considérations mesquines et erronées de personnes et de prestige, conformément aux principes révolutionnaires, notre action est dirigée uniquement contre le colonialisme, seul ennemi et aveugle, qui s’est toujours refusé à accorder la moindre liberté par des moyens de lutte pacifique ».
II- grandes lignes de notre programme politique
Pour réaliser les objectifs que ses fondateurs lui ont assignés, le FLN-ALN offre la possibilité à tous les patriotes algériens de toutes les couches sociales, de tous les partis et mouvements purement algériens de s’intégrer dans la lutte de libération sans aucune autre considération et sur la base de ce programme politique ayant pour but l’indépendance nationale par : 1- La restauration de l’Etat algérien souverain démocratique et social dans le cadre des principes islamiques. 2- Le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de race et de confession. Objectifs intérieurs :
- Assainissement politique par la remise du mouvement national révolutionnaire dans sa véritable voie et par l’anéantissement de tous les vestiges de corruption et de réformisme, causes de notre régression actuelle ;
- Rassemblement et organisation de toutes les énergies saines du peuple algérien pour la liquidation du système colonial.
- Objectifs extérieurs : internationalisation du problème algérien ; réalisation de l’unité nord-africaine dans son cadre naturel arabo-musulman.
Moyens de lutte :
- Conformément aux principes révolutionnaires et compte tenu des situations intérieures et extérieures, la continuation de la lutte par tous les moyens jusqu’à la réalisation de notre but. « Pour parvenir à ces fins, le FLN aura deux tâches essentielles à mener de front et simultanément une action intérieure tant sur le plan politique que sur le plan de l’action directe et une action extérieure en vue de faire du problème algérien une réalité pour le monde entier avec l’appui de tous nos alliés naturels. C’est là une tâche écrasante qui nécessite la mobilisation de toutes les énergies et toutes les ressources nationales. Il est vrai, la lutte sera longue, mais l’issue est certaine ».
Conditions du cessez-le-feu
En dernier lieu... pour prouver notre désir réel de paix, limiter les pertes en vies humaines et les effusions de sang, nous avançons une plate-forme honorable de discussions aux autorités française si ces dernières sont animées de bonne foi et reconnaissent une fois pour toutes aux peuples qu’elles subjuguent le droit de disposer d’eux mêmes.
1- La reconnaissance de la nationalité algérienne par une déclaration officielle abrogeant les édits, décrets et lois faisant de l’Algérie une terre française en déni de l’histoire, de la géographie, de la langue, de la religion et des mœurs du peuple algérien.
2- L’ouverture des négociations avec les porte-parole autorisés du peuple algérien sur les bases de la reconnaissance de la souveraineté algérienne, unie et indivisible.
3- La création d’un climat de confiance par la libération de tous les détenus politiques, la levée de toutes les mesures d’exception et l’arrêt de toute poursuite contre les forces combattantes.
En contrepartie :
1- Les intérêts français, culturels et économiques, honnêtement acquis, seront respectés ainsi que les personnes et les familles.
2- Tous les Français désirant rester en Algérie auront le choix entre la nationalité d’origine et seront de ce fait considérés comme étrangers vis-à-vis des lois en vigueur ou opteront pour la nationalité algérienne et, dans ce cas, seront considérés comme tels en droit et en devoirs.
3- Les liens entre le France et l’Algérie seront définis et feront l’objet d’un accord entre les deux puissances sur la base de l’égalité et du respect de chacun.
« Algérie ! Nous t’invitons à méditer notre charte ci-dessus. Ton devoir est de t’y associer pour sauver notre pays et lui rendre sa liberté »
Le recrutement des combattants a été affecté par deux facteurs : le temps et le manque quasi absolu des armes. En dehors des Aurès et de la Kabylie où les militants détenaient quelques armes, les responsables des autres zones n’ont pu, en l’espace d’à peine trois mois, se procurer assez d’armes pour mobiliser les militants nationalistes. Face à une armée coloniale régulière de 56 500 soldats (en plus de la police et des civils armés), les fondateurs du FLN-ALN n’ont pu recruter qu’un effectif de combattants en armes estimé à environ 960, répartis à travers le territoire national comme suit : 350 dans les Aurès - Nememchas, 50 dans le Nord constantinois, 450 en Kabylie, 50 dans l’Algérois et 60 en Oranie. A l’exception de la zone I, partout ailleurs l’armement a été d’une très mauvaise qualité (5). Quel que soit le nombre exact des combattants armés, l’ALN attaqua le 1er Novembre 1954 plusieurs objectifs militaires et civils stratégiques ennemis à la même heure et à travers l’Algérie. Le déclenchement de la lutte armée et la diffusion de la proclamation esquissée ci-dessus provoquèrent des réactions et prises de position diverses aussi bien en Algérie qu’en France.
La réaction française : la guerre à outrance
Toutes les réactions et prises de position françaises initiales étaient prédéterminées par les vieux mythes colonialistes tels que l’Algérie c’est la France, de Dunkerque à Tamanrasset, la Méditerranée traverse la France comme la Seine traverse Paris. La presse française réaffirma la souveraineté française et accusa les pays membres de la Ligue arabe.
Pour l’éditorialiste du Figaro du 2 novembre 1954 « la ligue arabe, les exilés du Caire... ne sont sans doute pas les seuls à jouer contre nous la politique du pire... » Le Monde du 3 novembre observa qu’« on objectera que les attaques... n’ont pas le ton messaliste. Elles ne se sont accompagnées... d’aucun mouvement de masse, d’émeute, de soulèvement. L’émeute une fois passée, on ne signalait pas d’effervescence suspecte. Il faudrait donc admettre que l’on se trouve en face d’une organisation étrangère aux formations nationalistes ». Pour l’Aurore du 5 novembre « les exécutants sont armés et commandés du dehors ».
A son tour, France Observateur rétorqua qu’« il ne faut pas exclure que les provocateurs aient pu jouer sur l’exaspération des nationalistes extrémistes afin de briser toute évolution positive et de faire déclencher la répression » ; leur but serait d’« obliger le président du Conseil, P. Mendès France, à se désavouer ou à se démettre » en créant « l’irréparable au Maghreb ». Pis encore, L’Humanité, exprimant la position du PCF, invoquant l’enseignement de Lénine, condamna « le recours à des actes individuels susceptibles de faire le jeu des pires colonialistes, si même ils n’étaient pas fomentés par eux... » (6) Ce fut ainsi que la presse française, de droite aussi bien que de gauche a présagé ou, plutôt, préconditionné les positions officielles des dirigeants politiques de l’Etat français de cette période.
En effet, les réactions et prises de positions des leaders furent inaugurées par la déclaration de Léonard, gouverneur général, diffusée le 5 novembre par Radio-Alger : « Je dirais... que ces faits témoignent d’un propos délibéré, alors que l’Algérie vivait dans l’ordre et la paix, alors qu’absolument rien ne pouvait justifier une telle agression, d’étendre à nos trois départements les désordres sanglants qui désolent les territoires voisins. Pour connaître les origines d’un tel complot, il suffit d’écouter les appels frénétiques de certaines radios étrangères et de savoir les liens directs qui unissent les dirigeants de cette entreprise lointaine avec les groupements terroristes qui ont opéré en Algérie. »
Pour Mitterrand, ministre de l’Intérieur de l’époque, « la seule négociation avec les hors-la-loi, c’est la guerre », affirma-t-il le lendemain du déclenchement. Le 7 novembre, il réitéra sa volonté belliqueuse en déclarant que l’« Algérie, c’est la France ». Le 12 novembre, le Premier ministre Mendès France exprima la position du gouvernement français dans un discours prononcé durant un débat à l’Assemblée nationale en termes fermes et sans aucune nuance ni ambiguïté : « Qu’on n’attende de nous aucun ménagement avec la sédition, aucun compromis avec elle... Les départements de l’Algérie... sont français depuis longtemps...
La France ne laisse pas mettre en cause son unité. Entre elle et la Métropole, il n’est pas de sécession convenable... Jamais la France, jamais aucun parlement, jamais aucun gouvernement ne cédera sur ce principe fondamental. » En raison de telles intransigeances et prises de position belliqueuses, la guerre s’annonça dure et longue. Devant l’accroissement et l’extension des actions de l’ALN, des renforts successifs ont été dépêchés de France pour garder l’Algérie française.
En février 1955, les effectifs militaires français atteignent (sans compter les goums, mercenaires, traîtres algériens et la police coloniale) 83 400 hommes. Bientôt, ces effectifs dépasseront plus de 600 000 hommes face à un nombre de combattants de l’ALN et de supplétifs variant entre 15 000 et 25 000 hommes. La détermination des gouvernements français s’intensifiait de jour en jour. En effet, quinze mois après le déclenchement du 1er Novembre 1954, le président du conseil, Guy Mollet, réaffirma, le 9 février 1956, emphatiquement : « Le gouvernement se battra, la France se battra pour rester en Algérie et elle y restera. Il n’y a d’avenir pour l’Algérie qu’avec la France. » Désormais, fort du soutien de l’assemblée nationale qui lui a accordé les pouvoirs spéciaux, le gouvernement socialiste, présidé par Guy Mollet, donnera carte blanche aux généraux pour mater la rébellion, anéantir les bandes de hors-la-loi et rétablir la paix coloniale.
La découverte des hydrocarbures au Sahara en 1956 contribua au durcissement de la position française. Incapable d’intensifier la guerre pour maintenir l’Algérie française tout en gardant la Tunisie et le Maroc sous sa domination directe, la France fut contrainte par la tournure des événements d’accorder à ces deux pays voisins d’abord l’autonomie interne et, ensuite, l’indépendance. Cette paix séparée a permis au pouvoir colonial de concentrer ses troupes en Algérie en vue de tenter, en vain, de détruire les unités de l’ALN et de démanteler l’organisation du FLN.
Croyant à tort que le président Nasser était l’instigateur principal de la rébellion algérienne, le gouvernement socialiste de Guy Mollet entraîna la France dans l’agression tripartite contre l’Egypte en 1956. Cependant, le succès militaire, politique et diplomatie de la résistance algérienne finit par provoquer une triple crise : gouvernementale, parlementaire et financière en France. Devant ce désordre politique et économique, les généraux ont opéré un putsch militaire en Algérie, grâce auquel le général de Gaulle fut rappelé au pouvoir par un parlement acculé. Ce qui entraîna l’écroulement de la IVe République et l’établissement de la Ve. Une fois au pouvoir, le général de Gaulle procéda à la « décolonisation de l’Afrique française », afin de concentrer l’effort de l’armée sur la « pacification de l’Algérie » !
Il accorda aussi dans le domaine militaire carte blanche aux généraux pour essayer, en vain, d’anéantir les combattants de l’ALN. En dépit d’énormes difficultés créées par les opérations Challe (7), l’ALN a non seulement réussi à survivre, mais elle a continué à harceler les forces ennemies à travers tous les coins du territoire national. Les coûts de la guerre ont atteint des niveaux insupportables. Par exemple, les dépenses militaires annuelles de l’Etat français s’élevèrent de 2,8 milliards de nouveaux francs en 1955 à 10 milliards en 1960. (8) L’effort de guerre français, visant à maintenir le statu quo colonial, a entraîné la radicalisation de la guerre d’indépendance.
De la guerre révolutionnaire de libération à la révolution socio-politique
La guerre à outrance que l’armée d’occupation a menée contre les résistants algériens et surtout les populations rurales (comprenant plus de 80 % des habitants), qui les logeaient, les guidaient, les nourrissaient et leur fournissaient des combattants et des auxiliaires, a fini par transformer une guerre révolutionnaire en une véritable révolution. Elle a abouti à un changement des rapports de force au sein de la société en faveur des couches populaires et des activités qui ont eu le mérite de débloquer une situation politique paralysée par l’inertie, l’inconséquence et l’inefficacité des dirigeants des rassemblements, mouvements et partis politiques réformistes.
En effet, une fois leur première mission accomplie, les chefs politico-militaires des zones et leurs hommes se regroupèrent afin de procéder à la mise en place, à la consolidation et à l’extension en arabe nidham. Leur tâches principales étaient de structurer les populations rurales et urbaines, démultiplier le recrutement des militants du FLN et des combattants de l’ALN, d’établir des bases sûres, des réseaux de communications et de la logistique. Durant des mois, les armes des combattants réguliers provenaient des récupérations effectuées par l’ALN dans les embuscades et les accrochages avec l’armée française.
Dès le début, la stratégie de l’ALN peut être résumée ainsi : survivre c’est vaincre. En effet, étant donné l’inégalité des forces des deux adversaires, les affrontements militaires classiques étaient exclus, sauf dans de rares cas. L’ALN a eu pour directive de frapper et se replier vite. Cette tactique lui a permis non seulement de se procurer des armes, des munitions et même des habits, mais surtout de garder l’initiative et l’avantage offert par l’effet de surprise.
Conscients des faiblesses numériques et matérielles de la résistance des forces centrifuges latentes inhérentes à une société segmentaire et surtout marquée profondément par l’histoire du mouvement national et de l’expérience traumatique de la crise du PPA-MTLD, les fondateurs de la révolution de Novembre ont mis en place, graduellement, une organisation révolutionnaire omniprésente, autoreproductrice et, par conséquent, imbattable à long terme. Se basant sur le vieil adage : l’union fait la force, ils ont demandé à toute la population algérienne d’accepter de se soumettre aux exigences de la dynamique unitaire et organisationnelle mise en mouvement par le PPA-MTLD depuis les années 1920, à sa logique et à ses implications politico-militaires.
En effet, la réalisation des objectifs assignés à la nouvelle organisation politico-militaire exigea l’imposition du FLN comme un parti-nation.Ainsi,lesdifficultéset problèmes créés par les inégalités des forces algériennes et françaises ont été finalement surmontés par une efficience organisationnelle, rendue possible par une direction politique unique. Cette combinaison constitua l’avantage à la fois stratégique et tactique de la résistance algérienne. Le procès-verbal du congrès de la Soummam, tenu le 20 août 1956, révéla les progrès énormes réalisés par la révolution armée au bout de vingt et un mois. Sans compter la zone I qui n’était pas représentée en raison de la mort de son commandant en chef, Ben Boulaïd, la révolution disposait déjà de 7469 combattants réguliers, de 15 570 partisans civils (moussebiline), de 2464 armes de guerre, de 893 500 000 anciens francs et et de milliers de militants du FLN (9).
Le succès de la nouvelle organisation révolutionnaire a entraîné progressivement le ralliement des forces politiques représentées par les centralistes modérés, les partisans de l’UDMA, des Oulamas (10) et même des élus et des administratifs collaborateurs au FLN et à l’ALN. Cependant, à l’exception des centralistes qui ont rejoint les rangs du FLN sans trop tarder, toutes les autres forces politiques ont attendu jusqu’après le succès décisif remporté par la zone II du Nord constantinois durant l’attaque généralisée du 20 août 1955. La réaction répressive de l’armée et de la police coloniales - qui ont procédé à des massacres collectifs de milliers de civils algériens - provoqua une rupture presque totale et irréversible entre les autorités françaises et les couches populaires algériennes. En somme, l’ingéniosité du FLN et de l’ALN réside dans leur façon de résoudre le problème présenté par les faiblesses numériques, matérielles et financières face à l’appareil étatique ennemi - ayant une armée classique considérable, suréquipée, bien entraînée et nourrie - par l’implantation de structures révolutionnaires horizontales, capables de mobiliser et de canaliser les énergies les plus créatrices des militants et combattants de base.
Pour obtenir un meilleur résultat de ces structures horizontales, capables de mobiliser et de canaliser les énergies les plus créatrices des militants et combattants de base, qui s’étendent spécialement sur l’Algérie et la France, des structures verticales, visant à promouvoir une division du travail indispensable à l’efficacité des actions multiples entreprises partout et à tous les niveaux de l’organisation et nécessitant conceptualisation, préparation, supervision, coordination et exécution, ont été mises en place.


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