Complémentarité idéologique
Loin d’être antinomiques, les discours du capitalisme néolibéral globalisé et celui de l’islam politique sont complémentaires. L’idéologie des « communautarismes » américains, actuellement à la mode, fait écran à la conscience et aux luttes sociales, et les remplace par les prétendues « identités » collectives qui les ignorent. Cette idéologie est donc parfaitement apte à être manipulée dans la stratégie du capitalisme dominant, puisqu’elle transfère le combat de la scène des réelles contradictions sociales au monde imaginaire que l’on dit être culturel, transhistorique et absolu, alors que l’islam politique est justement un « communautarisme ». La diplomatie des puissances du G7, et en particulier celle des Etats-Unis, choisit en connaissance de cause de soutenir l’islam politique. Le G7 fournit ainsi soutien et assistance à des pays allant de l’Egypte à l’Algérie, en passant par l’Arabie saoudite. En Afghanistan, le soutien étatsunien et des pays de l’UE (France, Allemagne, etc.) n’a pas hésité à présenter, à l’époque, les islamistes afghans comme « des combattants de la liberté » contre « l’horrible dictature du communisme ». Or, ce dernier était en fait une sorte despotisme éclairé, moderniste, national et populiste, qui avait eu l’audace d’ouvrir des écoles pour les filles. Les dirigeants occidentaux savent que l’islam politique a la vertu – pour eux – de laisser les peuples concernés sans défense, et donc de permettre facilement leur transformation en position subalterne.
Au vu de son cynisme inhérent, l’establishment américain sait comment tirer un deuxième avantage de l’islam politique. Les dérives barbares des régimes inspirés par l’islam politique - par exemple les Talibans en Afghanistant - ne sont pas du tout des dérives, mais font en réalité partie intégrante de la logique de leurs programmes. Ils peuvent, au besoin, être exploités à chaque fois que l’impérialisme estime utile d’intervenir brutalement. La « sauvagerie » attribuée aux peuples qui sont les premières victimes de l’islam politique est susceptible d’encourager l’« islamophobie », ce qui peut faciliter l’acceptation d’un « apartheid global », résultat logique et nécessaire d’une expansion capitaliste en perpétuelle polarisation.
Le soutien occidental à l’islam politique a atteint des proportions grotesques en fournissant des armes, du soutien financier et de l’entraînement militaire aux agents de l’islam politique. Dans le cas de l’Afghanistan, le prétexte était la « lutte contre le communisme », mais le comportement odieux de ces islamistes (fermeture des écoles pour filles qui avaient été ouvertes par les terribles « communistes ») n’ont apparemment suscité aucun regret, ni de la part des gouvernements qui les soutenaient ni de la part des organisations féministes occidentales. Ceux que l’Occident appelait des « combattants de la liberté afghans » (en réalité des voyous entraînés par la CIA) et « volontaires » (musulmans algériens, égyptiens et autres), jouent actuellement des rôles décisifs dans des actions militaro-terroristes autour du globe, y compris dans de villes importantes des US. Le soutien à l’islam politique a inclus la rubrique illusoire du statut de « réfugié politique », offert par les US, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, et qui a donné aux militants de l’islam politique la force nécessaire pour organiser et diriger leurs opérations depuis l’étranger, avec un maximum d’efficience et un minimum de risque. L’accompagnement idéologique de cette alliance entre les puissances occidentales et l’islam politique est une campagne permanente de légitimation dans les médias occidentaux, qui se traduit généralement par une distinction illusoire entre « modérés » et « radicaux », ou des louanges pieuses des vertus de la diversité multiculturelle, si chère aux Américains, comme tout le monde le sait. De telles formes de « respect » pour les diverses « communautés » sont très utiles pour la gestion des objectifs du néolibéralisme et de la globalisation capitaliste, car ils n’impliquent aucune confrontation sur le terrain des véritables défis. Les « communautés » en question jouent le jeu du néolibéralisme, en faussant le débat, si et quand il a lieu, en le détournant des problèmes réels et pratiques, ici et maintenant, vers les régions inoffensives célestes de l’imaginaire culturel. L’islam politique n’est ainsi en aucune manière l’adversaire de l’impérialisme, mais au contraire, son parfait serviteur. Ce fait n’empêche pas les idéologues occidentaux et les faiseurs d’opinion de faire appel, chaque fois que cela est nécessaire, aux formules de contes de fées de l’islam en tant qu’ennemi implacable de la modernité occidentale, le « choc des cultures » si cher à Samuel Huntington et à ses mécènes de la CIA. De telles guerres ne se déroulent que sur le plan de l’imaginaire, alors que dans le monde réel, les victimes des « communautés » représentées par l’islam politique souffrent terriblement sous des coups très réels. D’ailleurs, la guerre idéologique fournit encore un écran de plus pour l’intervention militaro-politique par les Etats-Unis et ses « alliés » subalternes, quand et où le besoin se manifeste.
Nous ne devrions pas être surpris si les Etats-Unis étaient satisfaits des services que rend l’Islam politique à son projet d’hégémonie mondiale. Washington ne désigne comme ennemi aucun mouvement de l’islam politique à l’exception du Hamas, en Palestine et du Hetzbollah au Liban (avant le 11 septembre) et des Talibans (post-11.9). Le fait qu’avant le 11 septembre le Hamas et le Hetzbollah aient été désignés par le Département d’Etat américain comme étant des « organisations terroristes » était clairement un accident de géographie politique, puisque les deux s’opposaient à l’Etat d’Israël, ce qui était évidemment prioritaire dans les considérations des Etats-Unis.
Le Hamas et le Hetzbollah sont les seules manifestations de l’islam politique qui se battent contre une occupation militaire étrangère, alors que les autres dirigent leur violence seulement sur leurs compatriotes. Deux poids, deux mesures et de l’hypocrisie - pouvons-nous attendre autre chose de la part des impérialiste ?
Pour conserver et étendre son hégémonie, les Etats-Unis doivent toujours donner une importance prioritaire à ses interventions militaires. Si nous l’oublions ce sera à notre propre péril.
1. Voir à ce sujet l’ouvrage de Michael Löwy, La guerre des dieux. Religion et politique en Amérique Latine, Paris, Ed. du Felin, 1998 et l’article sur ce site, du même auteur, intitulé : « La théologie de la libération : Leonardo Boff et Frei Betto », mis en ligne le 16 janvier 2007. (NdR).
2. En 1945 Mahmoud Muhammad Taha crée un Parti républicain, lorsque le Soudan est encore sur contrôle britannique. Cela lui vaudra répression et emprisonnement. La très influente université Al Azhar du Caire dénonce « l’apostasie » de Taha. Et l’apostasie, d’après la Charia, cela mérite la mort. En 1969 un coup d’état donne le pouvoir au général Nimeiry, considéré comme nationaliste de gauche. Le Parti Républicain lui apporte soutien mesuré. Cela n’empêche pas Taha d’être emprisonné pendant un mois en 1976 pour avoir critiqué le pouvoir saoudien et son rigorisme religieux. En effet, l’Arabie saoudite est aussi un bailleur de fonds vital pour le Soudan. Dès 1983 Nimeiry opère un renversement d’alliance au profit des Islamistes qu’il avait jusque-là combattus. Cela ne se fait pas sans concession. Le PC soudanais paiera le prix. L’établissement progressif de la Sharia s’effectue. Il y aura bientôt l’arrestation de la bête noire des Islamistes, Mahmoud Muhhamad Taha. En janvier 1985, plusieurs de ses partisans sont arrêtés à Omdurman pour avoir diffusé un tract critiquant le pouvoir. Taha organise une manifestation pacifique. Il est arrêté lui-même le 7 janvier. Le procès a lieu le 8 janvier 1985 et aboutit à une sentence de mort. On leur accorde toutefois trois jours pour se « repentir », ce qui est conforme à la Charia… Taha maintient ses positions alors que ses quatre coaccusés se sauvent en acceptant de se repentir. Il est pendu le 20 janvier au matin. (NdR)
3. Couche sociale, en général commerçante ou rentière, qui sert les intérêts d’occupants coloniaux ou les intérêts néocolonialistes. (NdR)
4. Le Baath (Renaissance en arabe) est le parti politique au pouvoir en Irak et Syrie depuis les années 1960. Le mouvement baathiste a été créé à Damas dans les années 40 par le chrétien Michel Aflak et le musulman sunnite Salah Al Din Bitar. En 1953, ce mouvement prend le nom de Parti baath Arabe Socialiste. Il atteint son apogée dans les années 60, et devient l’une des principales expressions du nationalisme arabe. (NdR)
5. Le président Mahmoud Ahmadinejad est présenté comme la figure publique des « radicaux ». Par contre, Mohammad Hachémi, le frère de l’ex-président Akbar Hachémi Rafsandjani, et Hassan Rohani, dirigeant l’équipe des négociateurs sur la question du nucléaire sont qualifiés de « modérés ». (NdR)
Samir AMIN
Articles de cet auteur
* Vers un Bandoung des peuples
* Le capitalisme mondial contre les paysans africains
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http://www.alterinter.org/article541.html?lang=fr


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