Mabrouck Rachedi, écrivain, l’auteur du «Petit Malik» vient de publier «La petite Malika», écrit avec Habiba Mahany. Il rend hommage sur son Blog de la Nouvelle Racaille aux immigrés qui ont construit la France, aux « chibanis (“vieux”, en arabe) bâtisseurs méprisés de la France».
A NOS CHIBANIS, BÂTISSEURS MÉPRISÉS DE LA FRANCE
Cet été, J’ai entendu le président de la République évoquer « cinquante ans d’immigration insuffisamment régulée qui ont abouti à mettre en échec l’intégration » à l’occasion d’un discours à Grenoble. Mes oreilles ont sifflé.
J’ai alors pensé à un jeune homme marié qui habitait jadis un village en Algérie, département français quatre fois plus grand que sa métropole. Un jour, après 132 ans d’une colonisation insuffisamment humaine qui ont abouti à mettre en échec l’assimilation forcée, des métropolitains sont venus lui serrer la main et lui proposer un travail. Ce rare geste de politesse n’en était pas vraiment un. A la poigne, ces recruteurs qui ne disaient pas leur nom, évaluaient s’ils avaient en face d’eux un travailleur en bonne santé. L’homme passa le test et fut convié à traverser la Méditerranée pour accompagner la croissance des Trente Glorieuses. Il vint seul, logé dans un foyer Sonacotra. Ses conditions de travail ? Celle d’un journalier, s’attablant au zinc d’un café chaque matin en attendant que les patrons viennent faire leur marché en main d’œuvre. Ouvrier un jour, maçon le lendemain, peintre en bâtiment le surlendemain, etc. l’homme effectua tous les travaux de force possibles et imaginables. Il ne se plaignit jamais. Ni de ses conditions de logement insalubre ni de ses conditions de travail pénibles et précaires. « Quand on travaillait bien, on avait du boulot à cette époque-là » disait-il avec la satisfaction d’être rangé parmi les bons. Son silence était la souplesse de l’élégance.
L’homme était fier et quand il a eu amassé suffisamment pour faire venir sa femme, il le fit. Huit ans plus tard. Ensemble, ils eurent des enfants, connurent l’ascension sociale les menant du studio sans eau courante à des bâtiments de banlieue présentés comme révolutionnaires. Ils ne ménagèrent pas leur peine. L’un traversa la crise en s’entendant parfois dire qu’il piquait le boulot des Français, l’autre éleva sa famille nombreuse à la force du poignet. Tous les deux ont tenu à ce que leurs enfants aient la meilleure éducation possible et de fait, ils ont obtenu des résultats scolaires plutôt satisfaisants. Les enfants ont appris quelques petites leçons à l’école de la République : l’histoire de leur pays, la philosophie des Lumières, la possibilité du regard critique sur le monde… Ces nouveaux enfants de France, armés de ce savoir, se demandèrent pourquoi ils n’étaient pas regardés comme Français, pourquoi il fallait toujours raser les murs. Les parents ne comprenaient pas ces questions superfétatoires ; ils ne comprenaient pas que les enfants étaient chez eux, en France.
Cet homme dont je vous parle était mon père. Avec ma mère, ils ont tellement bien inculqué le goût du travail et de la passion à leur onze enfants que les deux plus jeunes sont devenus écrivains. Ma sœur et moi. C’est à eux que nous pensons, ainsi qu’à tous les chibanis qui ont contribué à construire la France lorsque, dans La Petite Malika, notre roman, nous écrivons le portait d’un des leurs. « La perspective de trois quarts dos donnait à voir un vieil homme le visage taillé à la serpe, arc-bouté sur sa canne. Le chapeau mou s'effritait sur les bords, la veste élimée datait d'avant ma naissance, le pantalon en velours remontait trop haut sur la ceinture et tombait trop bas sur les mocassins à glands usés. Malgré sa posture courbée, il dégageait cet indicible charisme qui émane des chibanis ». Car c’est grâce à notre plume comme arme d’expression massive que nous leur rendrons, à la mesure de nos modestes possibilités, un hommage digne. Car dans la France d’aujourd’hui, le silence est le courage des lâches.
Rédigé par Mabrouck Rachedi le 15 septembre 2010
A nos chibanis, bâtisseurs méprisés de la France (Le blog de la Nouvelle Racaille Française)