Une variante de ce test confirme que lorsqu'on pense qu'on n'aura plus accès à une information plus tard, on la mémorise mieux. Sparrow montre aussi que lorsque les sujets pensent avoir un accès illimité à une information, ils se souviennent du parcours nécessaire pour la retrouver davantage que de son contenu précis. Elle demande aux étudiants de transcrire des informations dans l'ordinateur en les classant dans des dossiers spécifiques appelés «Faits», «Données», «Items», etc. Puis elle les interroge sur ces dossiers. Résultat : les sujets se rappellent très bien le nom du dossier dans lequel est classée la phrase sur l'autruche, même s'ils ne se rappellent plus ce que dit la phrase exactement.
«Cette recherche montre que lorsque nous nous attendons à ce qu'une information reste disponible en permanence (comme c'est le cas avec l'accès à Internet), nous avons davantage tendance à nous rappeler où la trouver qu'à nous souvenir en détail de son contenu.»
Pour la psychologue, il s'agit là d'une adaptation à l'environnement technologique : nous nous appuyons sur l'ordinateur et les moteurs de recherche «comme sur un système de mémoire externe accessible à volonté».
Cette situation n'est pas nouvelle : l'écriture, l'imprimerie, le livre nous ont aussi fourni des mémoires externes très puissantes. L'anthropologue français Dan Sperber rappelle dans un article paru dans La Recherche (n°344, juillet-août 2001) que «L'écriture, dès ses origines mésopotamiennes, a fourni de nouveaux instruments intellectuels tels que les listes, les tables, les recettes, les algorithmes de calcul, voire les formes abstraites du syllogisme. Le fait de pouvoir disposer, par le biais de l'écriture, d'une mémoire de travail externe durable et extensible a non seulement permis de soulager la mémoire interne, mais surtout il a rendu possible un redéploiement radical de la pensée. La réflexion pouvait désormais s'exercer non plus seulement sur des objets mentaux littéralement insaisissables, mais sur un texte, un calcul, un schéma stable, modifiable, er reproductible.»
Dan Sperber souligne que l'écriture nous a permis de mettre au point d'autres artefacts cognitifs élaborés tels que les cartes ou les instruments de mesure. Elle permet non seulement de transcrire un récit, mais de comparer une transcription à une autre : «La mémoire externe devient le moyen d'une pensée sur la pensée.»
Il s'agit là d'une transformation très profonde, mais Sperber note aussi qu'avant l'écriture, il existait déjà des mémoires externes : des œuvres d'art telles que les peintures rupestres, des monuments, ou encore «ces pratiques mnémoniques par excellence que sont les rites.» Et même avant tout cela, «les êtres communiquants que nous sommes trouvent chacun en autrui une extension de leur propre mémoire.»
Depuis l'aube de l'humanité, les mères enseignent à leurs enfants les gestes de la survie. Les aînés transmettent des mythes et des récits ancestraux. Et les groupes se répartissent la mémoire collective. Même dans nos sociétés technologiques, nous nous reposons sur nos proches pour certains aspects de la mémoire. Dans un couple, il est fréquent que les conjoints se partagent la charge des souvenirs. Par exemple, un mari comptera sur son épouse pour se rappeler les dates importantes telles que les anniversaires, tandis que lui conservera le souvenir des noms de parents éloignés ou d'amis peu fréquentés.
Ce type de mémoire externe sociale, dont le support est le cerveau d'un parent ou d'un proche, peut se montrer d'une très grande efficacité. Dans l'antiquité grecque, il était habituel dans les écoles de philosophie d'apprendre un ouvrage entier par cœur pour le restituer à ses condisciples - du fait que les manuscrits étaient rares. Un tel exploit peut sembler enviable à nos yeux, nous qui ne sommes plus capables de retenir quelques lignes de Thomas Jefferson...
«Google nous rend-il stupides ?» L'écrivain américain Nicholas Carr pose la question dans un article publié en 2008 par la revue The Atlantic. Nicholas Carr s'afflige d'avoir perdu la capacité à lire de la première à la dernière ligne un long article ou un livre. « Ma concentration commence à dériver après deux ou trois pages, écrit-il. Je m'agite, je perds le fil, je me mets à chercher autre chose à faire... La lecture en profondeur qui m'était naturelle est devenue un combat.»


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