Oran, mon malheur!!

De nouveau Oran je suis venu, pour remuer le coteau dans la plaie, pour réveiller mon mal d'antan, le réveiller dans l'espoir de le remédier, l'extirper de ma mémoire et mon âme.
Si je suis venu encore une fois Oran après notre mésaventure, c'est pour que tu portes avec moi ce fardeau que tu m'as merveilleusement offert, pour que tu essaies désespérément de l'effacer de mon âme avant ma mémoire. Je n'ai pas pu suivre les règles de la vie qui font que le blessé fuit toujours son bourreau, j'ai dérogé à toutes les règles de la condition humaine et au lieu de te fuir, un mystère me pousse à revenir.
Mes blessures sont gigantesques mais mon espoir est plus grand que tout malheur, et la preuve c'est que je suis là, pas avec des jérémiades lassantes, mais avec un silence cruel, tellement cruel qu'il se fait entendre dès qu'on se croise toi et moi. Donc, as-tu compris Oran pourquoi je suis revenu? C'est pour me réconcilier avec toi afin de pouvoir le faire avec moi-même, afin de pouvoir tourner la page sans laisser dans la précédente des rayures que si je n'efface pas maintenant resteront pour de bon indélébiles. Es-tu toujours affreuse avec les nouveaux? Es-tu d'une telle brutalité avec ceux qui viennent à toi déjà en détresse? Et je m'enhardis et me pose la question qui me taraude depuis longtemps : suis-je amoureux de ton cynisme? Peut-être, seul le temps est capable de répondre à cette question que j'ai longtemps hésité à poser à moi-même, une question si téméraire.
Cinq ans après notre rendez-vous, je marche dans tes rues, je contemple ta froideur que tu as réussi habilement à transmettre à tes enfants malheureux, je marche et à chaque fois que je trouve une vieille maison close qui ne semble pas être habitée, je commence à guetter ses moindres traits à la recherche de ne pas l'assimiler à toi(Oran) sans réussite.

J'ai passé un an à Oran, je l'ai quittée avec un échec, je suis sorti de cette ville avec une âme lasse et un espoir jeté à la poubelle, sorti avec la haine de cette ville, je l'ai quittée comme on quitte une femme qui nous a trahis, qui a fait voler en éclats tous les rêves qui étaient nés de notre union, ou peut-être pire, telle une bien-aimée qui est morte en me laissant dans un monde hostile au point qu'on est incapable de dire qui est le bourreau, la ville, la dulcinée ou la vie.
Mon Dieu, moi-même je me perds dans le dédale de mes idées, de mes tourments, donc, ce sont peut-être quelques remontrances que j'adresse à l'inconscient de cette ville qui ressemble à une femme qui a du mal à se montrer. Un poète algérien, Mouloud Mammeri a dit dans l'un de ses fameux poèmes que l'homme c'est quelqu'un qui va quelque part et quand un homme a l'impression qu'il va nulle part, il meurt et il tue. C'est excellent ce qu'il dit, j'avais l'impression qu'il parle de mon malheur, celui dont je parle depuis le début, ce sentiment qui ne relève ni de la haine ni de l'amour. Oran est une femme dont j'aurais aimé etre amoureux d'elle, elle m'était hostile, tout de même, je ne peux guère dire que je ne l'aime pas, je reviens à elle de temps à autre pour me jeter contre elle, essayant de distinguer dans son regard une étincelle d'acquiescement. Souvent, mon envie d'être amoureux d'elle s'accroit lorsqu'elle s'éloigne et se réfugie de plus en plus dans son cynisme.
Quelquefois, en voyant des hommes vieux, qui tiennent leurs têtes chenues entre les mains, je me dis peut-être qu'Oran était amoureuse de moi et si elle a voulu que je m'éloigne c'est pour que je ne souffre pas de cet amour, l'amour alors selon cette ville n'est possible qu'en étant loin, il n'est possible que lorsqu'il est en quelque sorte impossible. Le mystère de cette ville aussi s'avère dans la froideur de ses habitants, tous indifférents, ostensiblement méchants, comme s'ils répondent à la méchanceté d'une manière pareille, comme s'ils se vengent de leur sort sordide, les oranais aiment beaucoup leur ville mais de la façon qu'elle comprend, à savoir brutale.
Tu as toujours réussi à me surprendre, à me montrer un visage que je ne te connaissais pas, en voyant dans ces rues tous ces mendiants, tous ces gens qui souffrent impitoyablement, je me rends compte à quel point tu es faite de souffrance, à quel point enfin tu n'es faite que de la souffrance. Alors, je n'ai qu'avouer que tu n'es plus comme toutes les femmes, tu es parmi ou la seule qui a su me faire souffrir sans me pousser à te repousser, comme si tu as un malin plaisir à me voir perdu, égaré dans ce labyrinthe de mes sentiments, comme si tu te réjouis de me pousser jusqu'au bout dans la contradiction, le dilemme, de me voir te haïr et t'aimer à la fois, ou de réussir à donner au verbe haïr le sens d'aimer.
Je te taquine de temps en temps en venant te rendre visite, dans des moments où tu es souvent de mauvaise humeur, d'ailleurs, je n'ai jamais compris si ce sont des sautes d'humeur ou c'est ton caractère assidu. Je viens aussi pour voir si je suis assez fort pour te supporter, si j'ai le courage de m'installer à toi, faire partie de toi.
J'ai horreur de toi Oran, j'ai envie de le dire, mais je ressens une lâcheté répugnante de l'avouer, je viendrai encore une fois pour te voir, marcher dans tes rues désespérées, elles aussi qui sont imprégnées de ton amour cruel, douloureux, voire meurtrier. Je viendrai me nourrir de ton chagrin qui n'est que le mien, laisser sur chaque pavé, chaque quai une plainte silencieuse, figée, je viendrai te léguer, t'offrir à mon tour ma douleur, plutôt te la rendre.
Es-tu prête alors à m'accueillir une autre fois sans me torturer? Sans vouloir me leurrer avec ton regard que je ne supportais pas, prête à me laisser sauter dans tes bras sans me rejeter une autre fois? Je vais retourner avec l'espoir craintif et énigmatique, l'espoir de celui qui malgré ses innombrables plaies revient toujours.
J'ai entendu dire que le bonheur est déjà là et que plus on persiste dans sa recherche, plus on s'embrouille les idées, j'ai entendu aussi dire que c'est cette quête du bonheur qui nous empêche de l'atteindre. Alors, je commençais à me dire peut-être que c'est ce qui incarne bien notre histoire, que mon bonheur serait ce que je possède déjà, dans les choses les plus familières, je me demande maintenant vraiment si je veux bien que tu perdes ce chagrin, si tu cesses de m'aimer de la sorte, je crois qu'après ce temps, après ces moments d'éloignement, je comprends que mon bonheur réside dans ton chagrin. Mais une voix intérieure n'arrête pas de me dire : quel est ce maudit bonheur qui ne rime qu'avec la douleur? Quel est cet état de paix qui ne dure qu'en plein désordre?
Enfin, j'ai découvert le malheur que mon bonheur n'est qu'une farce qui veut dire que je ne suis heureux que lorsque je suis malheureux, j'ai découvert que ton amour Oran n'est réel que si j'accepte d'être schizophrène, aliéné, un homme qui a compris après un long voyage intenable que son chemin était à revoir.
Me voici une autre fois et tout ce que tu fais est de rester impassible, Oran a ce don que je ne comprends pas de faire toujours appel à ton coté obscur, ton être caché à l'intérieur, elle te fait savoir qu'à ton intérieur existe un être que tu ne le connais pas toi-même, Oran avec son talent féerique a réussi à te révéler tes propres secrets, tes propres délires, alors tu es destiné à sortir d'elle comme je suis sorti moi un jour, brisé et malheureux avec une âme blasée. Ma souffrance est plus forte que ma capacité de supporter. Tu sors d'elle et l'espoir avec lequel tu étais venu devient un désespoir dont tu ne pourras jamais te débarrasser, en sortant d'elle, tu sors à jamais de la possibilité de vivre en paix loin d'elle.

Le malheur est une ville
04/03/2011
Essai : TEKIK Mohamed