Longtemps moqué par ses voisins de la sous-région, le Ghana affiche aujourd’hui une insolente réussite économique et politique. Et ne suit que de très loin les soubresauts de l’Afrique francophone.

Wilfried, 21 ans, est la principale attraction du petit car qui mène une quinzaine de passagers depuis la ville d’Elubo, à la frontière avec la Côte d’Ivoire, à la capitale ghanéenne. Né à Londres, d’un père ivoirien et d’une mère ghanéenne, il étudie au sein de la prestigieuse université de Legon, à Accra. Wilfried ne parle pas un mot de français et a les idées bien arrêtées : « Ici, explique-t-il de manière un peu abrupte, on considère les Francophones comme des personnes superficielles, qui n’arrêtent pas de faire la fête et qui n’aiment pas travailler. Et les filles qui viennent de ces pays-là sont un peu légères… Les étudiants ghanéens ne s’intéressent pas vraiment aux pays environnants et à leurs particularités, poursuit-il. Ils sont plus tournés vers la Grande-Bretagne, les États-Unis ou le Nigeria. »

À la fin des années 1960 pourtant, appauvris par des coups d’État à répétition et par l’instabilité chronique de leur monnaie nationale, le cedi, de nombreux Ghanéens choisissaient de « faire du CFA », soit en émigrant dans les pays voisins, soit en investissant dans le commerce transfrontalier. C’était le temps où fleurissait en Côte d’Ivoire l’expression « être tombé comme le Ghana », pour désigner un revers de fortune brutal et inattendu. Le temps, aussi, où les Togolais plaisantaient en évoquant les hôtels d’Accra où, durant les périodes de dépression monétaire, même le papier hygiénique venait à manquer. Mais les choses ont bien changé.

Temples de la consommation

Accra est désormais la ville où la bourgeoisie ivoirienne vient s’aérer l’esprit, loin des tumultes politiques. Sa modernité éblouit les habitants de la très provinciale Lomé. Certes, il n’y a pas encore ici de vrais gratte-ciel comme à Abidjan. Mais les infrastructures se construisent dans la frénésie et l’on se bouscule dans les temples de la société de consommation, comme le centre commercial d’origine sud-*africaine Shoprite, où l’on peut acheter les gadgets technologiques dernier cri à des prix défiant toute concurrence. L’économie ghanéenne est plus dynamique que jamais. La Banque mondiale prévoit, pour 2011, un taux de croissance de 13,4 %, contre 6,6 % en 2010. C’est la conséquence – heureuse – des cours favorables du cacao et de l’or, et du début de l’exploitation pétrolière (la production devrait atteindre 120 000 barils par jour en juin). Mais c’est aussi la récompense de longues années de réformes économiques exigeantes : le Ghana, à qui la Banque mondiale a accordé, fin janvier, un crédit d’appui à la réduction de la pauvreté de 215 millions de dollars (155,6 millions d’euros), passe depuis plus de quinze ans pour le « bon élève » des institutions de Bretton Woods.

L’aéroport d’Accra s’impose comme carrefour régional, et les compagnies aériennes internationales s’y bousculent. Attirés par le tourisme mémoriel – les anciens forts esclavagistes d’Elmina et de Cape Coast, mais aussi le siège de la royauté Ashanti, à *Kumasi –, les voyageurs africains-américains affluent. Depuis près de vingt ans, l’industrie touristique, qui contribue au produit intérieur brut (PIB) à hauteur de 6,2 %, croît à un rythme soutenu. En juillet 2009, la visite historique de Barack Obama, qui a choisi le Parlement ghanéen pour prononcer le discours fondateur de sa politique africaine, est venue comme pour consacrer le couronnement et la revanche du Ghana. Le Nigeria, leader démographique régional, ne s’en est toujours pas remis.

Quel est le secret de ce redressement spectaculaire ? La plupart des observateurs soulignent le rôle clé joué par Jerry Rawlings, arrivé au pouvoir en 1979 à la faveur d’un coup d’État militaire, et qui a conduit son pays à la démocratie et à l’alternance, avec l’élection, en 2000, de John Kufuor, opposant de longue date. Rawlings a « réussi la démilitarisation de la vie politique d’une part, et la dépolitisation de l’armée d’autre part », estime ainsi le politologue togolais Comi Toulabor.

Pas de crispations tribales

Aujourd’hui, la démocratie ghanéenne semble solidement structurée autour de deux grands partis : le National Democratic Congress (NDC), membre de l’Internationale socialiste, fondé par Jerry Rawlings et dont est issu John Atta Mills, président en exercice, et le National Patriotic Party (NPP), qui a porté au pouvoir l’ex-chef de l’État John Kufuor. Le Convention’s People Party (CPP), créé par Kwame Nkrumah, a perdu beaucoup de son influence et se contente du rôle d’éventuel faiseur de rois, en cas de run off (second tour).

L’analyse de la carte électorale issue des élections générales de 2008 témoigne d’un équilibre structurel entre les deux grands partis de gouvernement, qui sont au coude à coude dans huit régions sur dix. Selon Ben Ephson, éditorialiste influent et patron du Daily Graphic, seules les régions de la Volta (pour le NDC) et de l’Ashanti (pour le NPP) peuvent être considérées comme des « banques mondiales électorales », c’est-à-dire des zones où ces deux partis disposent d’une vraie hégémonie, qui leur permet d’enregistrer des performances électorales au-dessus de 70 %. Mais hier fiefs ethniques de Rawlings et de Kufuor, elles ne représentent désormais que des bastions historiques, dans la mesure où leurs successeurs sont originaires d’autres régions du pays. On est bien loin des crispations tribales du Togo et de la Côte d’Ivoire ou des dissensions religieuses du Nigeria. La classe politique locale s’étripe au sujet des retards pris dans l’adoption de la loi sur les hydrocarbures, qui renforcera la transparence, ou sur le slogan « a better Ghana » (« un Ghana meilleur ») brandi par une majorité grisée par ses succès. Des palabres de pays tranquille, en somme.
Jeune Afrique