Le tourisme, c'est la santé...

TUNISIE - 23 septembre 2002 - par SAMY GHORBAL, ENVOYÉ SPÉCIAL

Les cliniques attirent de plus en plus de patients libyens et algériens. Et pourraient même séduire d'autres clients étrangers.


Avec un taux de fréquentation en baisse de 25 % pour les six premiers mois de l'année, la saison touristique a été médiocre.

La Tunisie n'a pas fait le plein de vacanciers européens, et, pour dissiper les craintes nées de l'attentat du 11 avril dernier contre la synagogue de Djerba, elle a été obligée de brader le prix des séjours dans ses palaces.

Heureusement, la fidélité de la clientèle maghrébine a permis aux hôteliers de sauver les meubles.

C'est connu, en Algérie et en Libye, les infrastructures hôtelières sont encore embryonnaires.

La Tunisie, qui accueillent à bras ouverts ceux qui fuient le terrorisme résiduel façon GIA ou la révolution permanente façon Kaddafi, constitue une destination attractive.

Mais cela n'est pas seulement dû à la qualité de ses installations touristiques.

Beaucoup viennent aussi - ou principalement - s'y faire soigner.

Les cliniques tunisiennes réalisent en effet près de 40 % de leur chiffre d'affaires à l'exportation, en drainant une importante clientèle maghrébine.

Certains établissements du littoral comptent 90 % de patients étrangers.

Les spécialités de pointe sont les plus prisées : cardiologie, ophtalmologie (les opérations de la cataracte, par exemple), orthopédie, chirurgie par coelioscopie.

Des patientes consultent aussi pour des interruptions volontaires de grossesse : la législation en vigueur est en effet particulièrement accommodante en matière d'avortement.

La médecine tunisienne est de qualité.

Ses praticiens, bien formés, suivant le modèle de l'école française de médecine, sont réputés.

Et ses structures hospitalières modernes, même si, question accueil et confort de l'hospitalisation, beaucoup de choses laissent à désirer.

L'État a énormément investi dans le domaine de la santé, et l'écart entre la Tunisie et ses voisins s'est creusé dès la fin des années soixante-dix.

Surtout, le secteur libéral a toujours cohabité en bonne intelligence avec le secteur étatique.

Jusqu'en 1988, d'ailleurs, agrégés et chefs de service travaillant dans le public pouvaient réaliser des consultations privées.

Ce régime, dit du « plein-temps aménagé », permettait de limiter l'exode des meilleurs médecins vers le secteur libéral, plus rémunérateur.

Dès cette époque, les Libyens et, dans une moindre mesure, les Algériens, avaient pris l'habitude de venir consulter auprès de sommités tunisiennes.

Mais ce tourisme médical n'apparaissait pas dans les chiffres.

Le manque de confiance des citoyens dans le système public de soins est à l'origine de la désaffection des hôpitaux en Libye et en Algérie.

Dans la Jamahiriya, les structures sont délabrées, et une bonne part des praticiens est « importée ». Bulgares, Pakistanais ou Bangladais officient à l'hôpital.

Leur compétence n'est pas en cause, mais, ne parlant pas la langue du pays, ils éprouvent de vraies difficultés à communiquer avec le personnel et les malades, et à travailler efficacement.

En Algérie, le tableau est certes moins sombre, mais les établissements publics, mal entretenus, sont en mauvais état.

Poussée démographique oblige, ils ne suffiraient de toute façon pas à absorber l'intégralité de la demande.

Enfin, il existe parfois un « marché noir de la santé » qui vide de son sens la notion de gratuité des soins.

Or les malades ne peuvent se rabattre sur la médecine libérale (payante), car elle est quasi inexistante en Libye, et faiblement développée en Algérie.

Les patients relativement aisés et désireux de choisir librement leur médecin et la structure au sein de laquelle ils seront hospitalisés optent donc de plus en plus pour les cliniques tunisiennes.

Celles-ci ont poussé comme des champignons depuis une dizaine d'années, et peuvent donc répondre à la demande maghrébine.

Une législation incitative, entrée en vigueur au début de la décennie écoulée, a dopé l'investissement dans le secteur.

L'impôt sur les bénéfices acquitté par les polycliniques n'est que de 10 %, contre 35 % pour le régime de droit commun.

La suppression du « plein-temps aménagé », en 1988, a par ailleurs entraîné un exode des grands noms vers le privé.

Beaucoup se sont réunis pour ouvrir des cliniques.

Le secteur des polycliniques, embryonnaire il y a quinze ans, représente aujourd'hui 20 % du parc hospitalier public, 2 500 emplois et 200 millions de dinars (150 millions d'euros) d'investissements.

Au total, d'après les chiffres communiqués par son président, le Dr Jilani Daboussi, la Fédération de la santé, qui regroupe les 14 chambres syndicales des entreprises privées de santé, représente 14 000 emplois et 500 millions de dinars d'investissements.

Des normes sanitaires draconiennes ont été édictées en 1993 pour réguler la croissance anarchique du secteur.

Conséquence : une modernisation à marche forcée des établissements, qui, dans le même temps, deviennent de plus en plus séduisants aux yeux de la clientèle maghrébine.

Les groupes financiers ont investi le créneau, en construisant des unités géantes comportant parfois plus de cent lits.

Eux seuls ont maintenant les moyens de construire des établissements : le lit revient en effet à 180 000 dinars l'unité, soit six fois le prix d'un lit touristique catégorie 4 ou 5 étoiles.

Malgré quelque 40 % de clients étrangers, les cliniques tunisiennes peuvent faire encore mieux.

Ultramodernes, elles présentent un excellent rapport qualité-prix : le forfait pour une opération à coeur ouvert est de 4 000 euros en Tunisie, contre 12 000 euros en Jordanie, une destination courue par les riches Arabes du Golfe.

La chirurgie esthétique est un autre domaine porteur : pourquoi se faire liposucer en Italie, siliconer ou opérer du nez au Brésil si, à résultat équivalent, cela revient moins cher en Tunisie.

Autre piste, pour attirer cette fois les Européens : l'offre de soins, couplée à une offre hôtelière.

Les créneaux ne manquent pas, à l'instar de la dialyse ou des soins dentaires, hors de prix en Occident.

Une prothèse en porcelaine est facturée 100 euros en Tunisie, contre près de 1 000 euros sur le Vieux Continent.


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