Actualités : La Suisse et le génocide algérien



Par Mokhtar Benzaki - lesoirdalgèrie.com

La Suisse, réputée neutre et compatissante aux maux de l’humanité, cache une autre réalité, celle d’un pays attentif de tous temps et en tous lieux à ses intérêts. Des chercheurs algériens sont en train de redécouvrir des vérités longtemps occultées.
Le génocide algérien, qui a trouvé son summum pendant les grandes famines de la fin de la décennie 1860, n’a pas été causé uniquement par les répressions de l’armée française, marquées par les dépossessions, les réquisitions de céréales, les destructions de récoltes, et les massacres des populations. La compagnie genevoise, créée par des hommes d’affaires suisses, a bénéficié par un décret signé par napoléon III, le 26 août 1863, de 20 000 hectares arrachés par la violence à des tribus algériennes. Cette mainmise suisse sur la terre a causé la mort de milliers d’Algériens réduits à la famine. Les capitalistes suisses, désireux de faire fructifier leur or, ont contribué de façon directe à la consolidation de l’Algérie française par l’appel à une émigration européenne et par son installation sur les terres spoliées. Les historiens, de Annie Rey-Goldzaiguer à Mohammed-Laïd Annane, ont étudié avec beaucoup de minutie le système d’aliénation des terres mis en place par la violence dans le seul intérêt des étrangers. L’Algérie, colonie de peuplement, a dû payer le prix fort pour sa libération. Au moment où la famine et les épidémies décimaient les Algériens par centaines de milliers, la compagnie suisse a mis en place un système d’auto- défense pour refouler, sans état d’âme, les errants et les malades loin des villages et des fermes exploités par ses commis. La grande famine de la fin de la décennie 1860 a coûté au peuple algérien les deux tiers de ses enfants. Les Suisses, gens de précision et de bonne comptabilité, vont pouvoir, maintenant que les Algériens ont décidé de se réapproprier l’écriture de leur passé, vérifier si le nombre des morts (estimé par des sources locales très bien documentées) qui est imputé à leur prédation est conforme à ce qui est porté sur les tablettes de la Genevoise de la rapine et du génocide. Il serait intéressant de retrouver et de publier les textes consacrés à l’Algérie, écrits par Henri Dunant, le fondateur de la Croix-Rouge, employé pendant quelque temps en Algérie par la Compagnie genevoise. Le prix Nobel 1901 est allé chercher très loin matière à exprimer son humanisme. Ce qu’il a eu sous les yeux pendant des années, sous nos latitudes, comme exploitation éhontée, iniquités et destructions massives de populations l’avait à peine interpellé. Les Algériens devront compter sur eux-mêmes pour dire toute leur Histoire. Les Arméniens exigent depuis des décennies la reconnaissance par l’Etat turque du génocide qui lui est imputé. Les Juifs, gens à la mémoire fabuleuse, font payer au prix qu’ils ont estimé juste les auteurs de leurs malheurs, fussent-ils au bord de la tombe. Les juifs seraient-ils plus féroces que d’autres ? Non, bien sûr ! Les juifs ont compris — n’en déplaise à ceux qui n’ont rien compris et qui leur jettent la pierre — que la cohésion d’une Nation est fondée sur la mémoire assumée et partagée. Les chercheurs algériens, qui travaillent sur la douloureuse époque qui a vu leur pays subir les pires violences, auront le mérite de faire connaître au monde entier – et surtout aux opinions publiques des pays qui ont eu à subir les prédations coloniales – une des pages les plus sombres du long calvaire de leur peuple. Une association pour la mémoire y veillera. Des livres, des expositions, des scénarios de films, des articles de presse, des conférences contribueront à faire regarder autrement les belles couleurs officielles de la carte postale suisse. Les Algériens – et il est hors de question de s’en réjouir – seront moins compatissants et moins solidaires lorsqu’un citoyen helvétique, en mal d’aventures, s’égarera dans le désert. S’il est vrai qu’il n’y a pas d’immunité pour les crimes contre l’humanité, l’Etat suisse sera contraint d’assumer son passé. Les Algériens, héritiers directs de ceux qui ont été dépossédés, et qui en sont morts, vont pouvoir, vérités en mains, demander une réparation morale, pour les terribles préjudices que leurs pères ont subis.
M. B.