La Tunisie en crise après l'assassinat de Chokri Belaïd - Les islamistes tunisiens manifestent : dégage la France !

par Salem Ferdi




Des milliers de Tunisiens ont répondu à l'appel du mouvement de la jeunesse d'Ennahda et ont manifesté dans le centre de Tunis pour défendre la " légitimité " de l'Assemblée constituante. La manifestation a pris une tournure anti-française après les déclarations de Manuel Valls hostiles aux islamistes et très intrusives dans le débat interne. Mis en cause par leurs adversaires politiques après l'assassinat de Chokri Belaïd et divisés après l'annonce du Premier ministre Hamadi Jebali qu'il allait constituer un gouvernement de technocrates, les islamistes d'Ennahda ont réagi, hier, par l'organisation d'une manifestation à Tunis. L'interférence du ministre de l'Intérieur français, Manuel Valls, dénonçant la montée du " fascisme islamique " en Tunisie et en Egypte, est devenue un élément fort de la mobilisation des jeunes du mouvement Ennahda. L'intervention du ministre français dans le débat intérieur tunisien a été jugée intempestive même par des opposants au mouvement Ennahda qui n'oublient pas que la France, à gauche comme à droite, était très liée au régime de Ben Ali. Manuel Valls avait dénoncé un " fascisme islamique qui monte un peu partout ". Manuel Valls a déclaré garder " espoir dans le rendez-vous électoral pour que les forces démocrates et laïques, celles qui portent les valeurs de la révolution, demain, l'emportent… C'est un enjeu considérable, avait-il ajouté, pas seulement pour la Tunisie, mais pour tout le bassin méditerranéen et donc aussi pour la France. ". Dans la bouche d'un officiel, cela peut passer pour une ingérence. Et c'est bien ce que le gouvernement de Hamadi Jebali, en pleine crise avec le mouvement Ennahda dont il est issu, a compris en convoquant l'ambassadeur de France à Tunis, François Gouyette. Le ministre des Affaires étrangères Rafik Abdessalem a qualifié les déclarations de M. Valls de " partiales " et " ne correspondent pas à la nature des relations qui unissent la Tunisie et la France et n'aident pas à l'établissement de relations solides ".

VALLS DONNE DES ARGUMENTS AUX ISLAMISTES

En tout cas, ces déclarations ne font qu'échauffer les esprits dans une Tunisie qui se polarise dangereusement dans une confrontation islamistes-laïcs alors que les divergences sur le projet de Constitution tournent à la paralysie. Dans les rangs de l'opposition de gauche des accusations directes ont été lancées contre le mouvement Ennahda et son chef charismatique Rached Ghannouchi. L'enterrement de Chokri Belaïd a été l'occasion de manifestations anti-islamistes et d'actes de violence. Dans ce climat d'extrême tension, un dirigeant du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), Zied El Heni, a été convoqué par la justice après avoir accusé vendredi soir sur un plateau de télévision un haut responsable du ministère de l'Intérieur d'avoir commandité l'assassinat de M. Belaïd. Les déclarations de Manuel Valls sont venues s'ajouter dans un climat fortement tendu et aggraver les suspicions. Elles servent déjà d'arguments au discours tenu par des responsables d'Ennahda qui accusent des forces de l'ancien régime et de " l'étranger " de chercher à déstabiliser la Tunisie et à casser la révolution. La France était de ce fait très " présente " dans les slogans des manifestants réunis hier dans le centre de Tunis. " France dégage " lançaient quelques milliers de manifestants qui défilaient sur l'avenue Habib Bourguiba, non loin de l'ambassade de France à Tunis. Des pancartes écrites en français annonçaient clairement la couleur de la colère : " France ça suffit! La Tunisie ne sera plus jamais une terre de colonisation ". Objectivement, le très " éradicateur " Manuel Valls a donné sur le plateau un argument aux militants d'Ennahda d'autant que le rejet de son intrusion dans le débat interne tunisien va bien au-delà des islamistes.

CRISE POLITIQUE

Les manifestants s'en prenaient aussi, de manière plus implicite, à Hamadi Jebali, qui n'est pas loin d'être considéré comme un félon. Leurs mots d'ordre, outre le refus de " l'ingérence française " est la " défense de la légitimité de l'Assemblée nationale constituante " (ANC) et la lutte "contre la violence" politique. C'est bien Hamadi Jebali avec sa prétention à constituer un gouvernement de " compétences nationales " qui est visé par le principe de la défense de l'Assemblée constituante. D'autant que Jebali semble vouloir, en jouant sur l'imprécision des textes, échapper à la nécessité d'avoir l'aval de l'Assemblée constituante. Or, il n'y a pas qu'Ennahda qui s'oppose à sa démarche. Ainsi, le secrétaire général adjoint du parti du Congrès pour la République (CPR dont est issu le président Moncef Marzouki), Imed Deymi, a assuré samedi que son parti allait retirer " en fin de journée " ses ministres du gouvernement si "on ne parvient pas à un gouvernement de consensus national". Le CPR s'oppose à la désignation d'un gouvernement sans consulter l'Assemblée nationale constituante", a-t-il indiqué en rejetant totalement l'idée d'un gouvernement de technocrates. "Notre parti poursuivra ses efforts pour aboutir à un gouvernement de consensus national appuyé par des compétences sous la présidence de Hamadi Jebali, afin de préserver la stabilité politique du pays", a-t-il dit. Objet d'accusation d'être une " milice " d'Ennahda, les ligues régionale et locale de protection de la révolution à Siliana ont annoncé jeudi dans un communiqué leur autodissolution. Le mouvement se généralisera-t-il en signe d'apaisement dans une Tunisie qui ne peut se permettre de suivre les appels à une confrontation dangereuse ?