Qui reconnait son père ou son grand-père dans ce passage, je trouve ça marrant

Je ne suis pas à l’aise à la maison. Mon centenaire de père ne veut pas s’assagir. Il a perdu la vue et l’usage de ses jambes, mais il a gardé intacte sa grogne. Il est tout le temps en train de râler. Avant, pour le faire taire, on lui donnait à manger. Maintenant, on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent, et comme il a perdu les siennes, plus rien ne retient sa langue. Des fois, il commence par demander le silence, et c’est lui qui ne s’arrête plus. Il y a deux jours, il n’a pas voulu se réveiller. Mes filles l’ont secoué, aspergé d’eau ; il n’a pas bougé. J’ai pris son poignet, pas de pouls. J’ai mis mon oreille contre sa poitrine, pas de souffle. J’ai dit bon, il est mort, on va alerter la famille et lui préparer de belles funérailles. J’étais sorti annoncer la nouvelle aux voisins, puis je suis allé faire part du décès du doyen de la tribu aux cousins, neveux, proches et amis. J’ai passé la matinée à recevoir les condoléances et les preuves de sympathie. A midi, je retourne chez moi. Et qui je trouve dans la cour en train de râler après tout le monde ? Mon père, en chair et en os, aussi vif que ses invectives, la bouche ouverte sur ses gencives blanchâtres. Je crois qu’il n’a plus toute sa tête. On ne peut ni s’attabler si s’aliter avec lui. Dès qu’il voit passer quelqu’un, il lui saute dessus et lui trouves des reproches à lui faire. Des fois, je perds la tête moi aussi, et je me mets à crier après lui. Les voisins interviennent, et tous trouvent que je fais du tort au Seigneur en manquant de patience vis-à-vis de mon géniteur. Pour ne plus contrarier Dieu, je passe le plus clair de mon temps dehors. Même mes repas, je les prends dans la rue………Yasmina Khadra (les hirondelles de Kaboul)