Parmi les langues vivantes, la langue arabe possède quelque chose de singulier et de particulier et même de vraiment fascinant : c’est une langue qui n’a pas évolué depuis son apparition dans la péninsule arabique. Elle n’a pas subi de transformations notables et est restée figée sans péricliter, attrayante et très usitée sans s’user, constante sans mourir, et cela pendant de longs siècles, conservant même une vitalité à toute épreuve et s’accommandant à tous les changements en absorbant avec une grande facilité toutes les innovations sociales, culturelles, linguistiques et philosophiques qui ont pénétré le monde arabe. Bien plus, elle a été porteuse de génies philosophique et scientifique qui ont prestigieusement porté aux nues diverses époques. Elle a brillé pendant de longs siècles là ou se sont imposés ses partisans. Pratiquement rien, ni dans son vocabulaire, ni dans sa grammaire, ni dans sa syntaxe, ni dans son alphabet, n’a subi de modification. C’est la langue du Coran que tous les musulmans considèrent comme une parole divine omnisciente omnipotente et intangible D’aucuns , par ignorance ou par un sincère et rigoureux esprit critique , lui trouvent des caractères de langue presque morte du fait qu’ elle n’ a pas subi de " métamorphose notable dans le temps " , comme si une langue vivante devait obligatoirement passer par le stade des changements intérieurs profonds et subir des mutations radicales pour qu’elle demeure " vivante ".

Dans sa foulée, la poésie arabe se caractérise aussi par cette même continuité et cette même constance que la langue qui la véhicule. Que ce soit son mètre, ses thèmes ou sa composition, toute sa structure n’a pas subi de modifications notables . Il est en effet très aisé pour un contemporain de comprendre et d’apprécier la poésie arabe datant de plus de 14 siècles telles les mouallaqate de l’ère antéislamique .Le charme qui s’en dégage est le même . Le vocabulaire ne s’est pas modifié, le mètre est constant , les tournures , les métaphores ont peu changé tout le long de ces 14 siècles d’histoire arabo- musulmane . Les caractéristiques de cette poésie font qu’elle s’apprécie par sa musicalité beaucoup plus que par la cohérence de ses thèmes , par le rythme de ses tournures plus que par la solidité de la construction. La poésie arabe a des délices incomparables pourvu qu’elle soit lue dans sa mouture originale et appréhendée selon l’esprit de son compositeur, avec l’effort constant de décortiquer le sens profond des mots qu’elle utilise.
A tel point que certaines tournures peuvent paraître fastidieuses, compliquées voire absconses pouvant se répercuter sur sa traduction . Est-elle pour autant aisément traduisible ? La réponse est non si on ne prend pas certaines précautions ; la traduction littérale ou à l’aide d’un logiciel de traduction est une erreur à ne pas commettre car elle aboutirait à un résultat catastrophique , inintelligible et désespérément démobilisateur ! Le sens d’un vers peut en effet ne pas apparaître spontanément, les comparaisons paraissant parfois assez anachroniques mais elles sont surtout très subtiles et ont parfois des sens inapparents. Les sentiments exprimés s’extériorisent d’une façon frappante, parfois métaphorique souvent avec une insistance répétée. L’amour , la chevalerie, les descriptions diverses , la thrène , l’autopanegyrique , les louanges sont tour à tour abordés avec un talent et une intelligence particulières. La poésie arabe est celle de l’intelligence. Elle exige souvent des efforts de réflexion, la rendant rebutante pour certains novices . Les traducteurs devraient donc tenir compte des facteurs intrinsèques qui la définissent. S’il est pratiquement impossible de restituer dans toute sa valeur et dans toute sa fascination la musicalité de la rime poétique et son rythme enchanteur, le traducteur doit veiller à respecter son esprit : il s’agit de poèmes où les symboles sont aussi importants sinon plus que les apparentes et faussement froides descriptions.Mais il faut se rendre à l’évidence : il existe bel et bien des vers qu’on ne peut pas traduire au risque de se retrouver avec un texte complétement « hors-jeu ».
La poésie arabe et les problèmes de traduction.