Boycott des produits français ? Commençons par les hôpitaux

Par Kamel Daoud - Le Quotidien d'Oran - 06/08/2014


Fait divers fascinant : l'Union des commerçants algériens appelle au boycott des produits français. Pourquoi ? Pour punir la France de soutenir Israël, selon un communiqué. L'Union veut participer à la libération de la Palestine. En gros, selon le manuel de « l'Arabe » assis du XXIème siècle, c'est une bonne chose. L'appel au boycott des produits français équivaut presque à une grève de la faim, puisque nous mangeons beaucoup de produits de ce pays. Mais dans les faits ? Un indicible sentiment de ridicule et de honte. Voilà à quoi sont réduites les « luttes », les gens, les émotions et les engagements. Ce n'est pas l'Union des producteurs algériens qui appelle au boycott, ce

qui aurait été compréhensible, mais l'Union des commerçants. Ceux qui vendent et achètent ce que nous ne produisons pas. Du folklore. Du forain, a écrit un chroniqueur collègue. L'expression crue de nos misères : un pays totalement indexé à l'ex-puissance coloniale, ne fabriquant presque rien ou si peu (ou en luttant contre les siens), totalement dépendant soit des fossiles soit des fournisseurs, en appelle à un acte qui demande idées, moyens et visions. En conclure que le populisme a encore de beaux jours devant lui. Peut-être dix décennies. Comprendre aussi que les formes de « solidarité avec la Palestine » ont surtout ces formes clownesques dans le monde dit « arabe ». Ce qui est en soi une défaite de 50 ans à ajouter à celle des Six-Jours, d'Octobre, de 48, 82 ou autres.

Dur de venir au monde dans une aire du monde qui n'en finit pas de crever et de le faire dans le rire moqueur du reste du monde. Dur de le savoir et de le porter sur le dos. Faut-il «charger» cette union? Non. Juste que c'est un indice entre autres. Il nous faut produire plus, avant d'appeler au boycott des produits de l'Autre. Donc il faut travailler. Donc, il faut vivre dans un système économique garant, sécurisé, ordonné entre l'effort et le salaire, cultivant l'entreprise comme idée et la performance comme but avant la mort. Donc la créativité. Donc la liberté. Donc un système politique qui en est le garant et l'expression. Donc des partis représentatifs, une société civile non bridée, des opinions divers, plus d'usines et moins de mosquées et de ronds-points affreux, plus de travail et moins de vols et de corruption et de roublardise pour travailler moins. Des élections propres, un peuple qui veut vivre ici et pas dans l'au-delà, des écoles…enfin de compte tout ce qui nous manque un peu ou cruellement. L'Union des commerçants n'est qu'une facette risible de la grande auto-fiction nationale. De la grande « illusion arabe » sur la Palestine comme affect et comme mirage et supercherie. C'est un tout, sur deux jambes, debout dans le désert et qui construit des immeubles avec des buissons et marche sur la lune en se courbant. Dur. Car exaspérant.

Cela n'en finit pas de ce ridicule qui tue celui qui le regarde. Quelle misère enfin de compte que ces populismes sans honte et ces mascarades des petits fils «D'Alger Mecque des révolutionnaires». On est coincé, à la gorge, entre les fatwas et ce genre d'appel. Boycotter ? Oui bien sûr : commençons par boycotter les hôpitaux français et commençons par Bouteflika et ses soins là-bas. Il n'y a pas plus ridicule dans l'histoire du cinéma algérien que les suites politiques, fanfaronnes ou hystériques données à « La bataille d'Alger ». Le Un a été magnifique. Les autres épisodes sont à pleurer de ridicule.
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