Ces femmes vulnérables qui se débrouillent comme elles peuvent

Maghnia : de la contrebande au commerce de charme


Nombreuses sont ces femmes qui travaillaient dans les filières de la contrebande et qui se retrouvent contraintes, malgré elles, à opter pour “le plus vieux métier du monde”, pour nourrir leur progéniture.

Les bilans des éléments des gardes frontières ouest font ressortir que la contrebande dans toutes ses facettes se réduit clomme une peau de chagrin. Rien que durant le seul premier semestre de l'année 2008, les éléments relevant du groupement de Gendarmerie nationale de la wilaya frontalière de Tlemcen ont traité pas moins de 1007 affaires liées à la contrebande. Celles-ci se sont soldées par l'arrestation de 254 individus dont 206 ont fait l'objet d'une mise sous mandat de dépôt. Ces coups de boutoir assénés par la Gendarmerie nationale aux nombreux cartels de la région ont réduit de nombreuses familles vivant de cette activité informelle au chômage forcé. Nombre de jeunes femmes et jeunes filles qui vivaient de cette activité informelle se sont recyclées dans le métier de la prostitution qu'elles viennent régulièrement pratiquer dans la ville de Maghnia.

Nombreuses sont ces femmes qui travaillaient dans les filières de la contrebande et qui se retrouvent contraintes, malgré elles, à opter pour “le plus vieux métier du monde”, pour nourrir leur progéniture.
Mina, la quarantaine est originaire de la ville de Maghnia. Mariée à l'âge de quinze ans à un frontalier réfractaire au travail, elle a dû le quitter pour sortir dans la rue travailler afin de nourrir ses enfants en bas âge.

“J'ai fait tous les métiers, avoue-t-elle. J'ai exercé celui de femme de ménage chez des particuliers et dans diverses administrations locales, celui de serveuse dans les restaurants et dans les bars. J'étais jeune et j'étais prête à faire n'importe quoi pour ne pas laisser mes enfants crever de faim. Ne pouvant joindre les deux bouts, j’ai dû laisser tomber ces petits emplois pour entrer dans le monde de la contrebande. À l’époque le trabendo était florissant, nous acheminions notre marchandise parfois jusqu’à l’extrême-est du pays.” Et de poursuivre amèrement : “Durant les jours fastes de la contrebande, j’ai fait de nombreuses connaissances et de nombreuses relations, étant moi-même une fille des frontières. J’ai connu et hébergé de nombreuses trabendistes originaires de diverses wilayas du pays qui, lors de leurs fréquents séjours à Maghnia, venaient me rendre visite. Parmi celles-ci, on pouvait distinguer de nombreuses mères célibataires et des jeunes femmes divorcées pour qui la contrebande était le seul moyen de survie. Comme elles, moi aussi j’étais prête à faire n’importe quoi pour assurer la subsistance de ma famille.”

Il faut souligner que ces femmes, ex-contrebandières, n’hésitaient pas à allier le plaisir et le travail du trafic en tous genres. Une autre ex-contrebandière relaye la précédente en témoignant ; “Moi aussi, j’ai emprunté le même chemin que ces femmes afin de pouvoir acheter un toit et mettre mes enfants à l’abri de la rue. Aujourd’hui, poursuit-elle, interlocutrice, j’ai acheté une grande maison et ma porte est ouverte à toutes mes amies en difficulté. Ma maison est devenue en quelque sorte un lieu de refuge pour toutes ces femmes et ces jeunes filles qui traversent des périodes difficiles”, nous explique-t-elle. Plus loin, La Mina, dira encore que “de nombreuses prostituées viennent se confier à moi. À présent, les temps ont changé et la contrebande ne nourrit plus. De nombreuses trabendistes en sont réduites à faire le commerce de leurs charmes pour pouvoir manger”.

“Personne ne m’a jamais tendu la main, ni à moi ni à mes enfants. J’ai dû les élever toute seule. Je suis une fille d’une tribu de la région. Si j’ai vendu mon corps aux hommes, c’est uniquement afin de pouvoir élever et nourrir mes six enfants”, témoignera encore notre interlocutrice les yeux embués de larmes.

D’ailleurs, on raconte dans la rue que des prostituées de la région ou de passage viennent durant les “temps durs” chercher refuge chez Mina. Nous y avons rencontré une jeune femme, appelons-la “Sabrina”. Ne dépassant pas la trentaine, celle-ci portait plusieurs traces de balafres au visage et aux bras qui lui ont été faites, selon ses déclarations, par un proxénète qui voulait la forcer à travailler pour lui. Après avoir palabré avec elle, celle-ci a consenti à nous révéler les raisons et les circonstances qui l’ont brusquement plongée dans le monde de la vénalité sexuelle.

“Je suis moi aussi originaire de Maghnia, nous dit-elle, je vivais seule avec ma vieille mère impotente. À l’âge de quinze ans, j’ai été mariée à un militaire originaire de Mostaganem en service à Maghnia. Celui-ci m’a emmenée habiter chez ses parents. J’étais très jeune. Il meurt, quelque temps après, tué dans un accrochage avec un groupe de terroristes en me laissant deux enfants en bas âge”, raconte-t-elle

“Après son enterrement, nous avons été chassés moi et mes enfants par sa famille. Après avoir placé mes enfants en pension à Mostaganem chez une dame de ma connaissance, j’ai loué un petit logement et je me suis mis à chercher du travail pour payer le loyer et la pension de mes deux petites filles. J’ai travaillé dans plusieurs bars et restaurants où je rencontrais de jeunes prostituées avec lesquelles je m’étais liée d’amitié. J’ai alors lâché mon job et je me suis mise à sortir avec elles. Je passais des nuits entières sans dormir dans des cabarets avec des hommes que je ne connaissais même pas”, avoue-t-elle.

“Après avoir amassé un peu d’argent, j’ai pris la décision de prendre mes deux petites filles et de me rendre chez ma mère à Maghnia après dix ans d’absence. Je l’ai trouvée très malade et dans l’incapacité de subvenir à ses propres besoins. Je me suis mise alors à chercher du travail dans les hôtels de la ville où je me prostituais quelquefois quand l’occasion se présentait dans la discrétion la plus totale car ici tout le monde connaissait ma famille. Un jour alors que je travaillais dans l’un de ces hôtels, je fus prise à partie par un délinquant notoirement connu par les services de sécurité de la ville. Celui-ci sous la menace d’un couteau m’avait forcée à le suivre. Je fus conduite dans un vieux quartier de la ville à l’intérieur d’une vieille maison inhabitée où je fus forcé de prendre part à une beuverie collective organisée par un agresseur sinistrement connu. Mon cauchemar a commencé, lorsque cet individu a fait irruption chez ma mère et l’a agressée en lui assénant un coup de tournevis dans la poitrine”, nous révèle Hayat. Et de poursuivre : “Nous avons porté plainte mais notre agresseur court toujours et n’a pas été inquiété outre mesure. C’est pourquoi je me suis enfuie chez mon amie Mina qui m’a offert le gîte et le couvert. Je ne sors pas et je vis dans la terreur d’être découverte par notre agresseur qui a juré d’enlever et de violer mes deux petites filles âgées de 14 et 15 ans si je ne me pliais pas à ses exigences et si nous ne retirions pas la plainte que nous avons portée contre lui. Depuis, je vis comme une véritable recluse en espérant qu’il soit un jour arrêté”, se lamente-t-elle, visiblement traumatisée.

L’on raconte aussi que d’autres sont des indépendantes, elles se prostituent pour leur famille dont elles prennent en charge les dépenses à l’exemple de Souad, une jeune fille dont l’âge ne dépasse pas la trentaine, originaire de l’est du pays. La jeune femme que nous avons rencontrée chez Mina, se déplace régulièrement de l’est à Maghnia où elle séjourne parfois durant plusieurs mois. D’autres plus âgées exercent, nous dit-on, le métier d’entremetteuse ou tiennent carrément des maisons de tolérance situées généralement dans quelques quartiers populaires de la ville, qu’elles mettent à la disposition de prostituées de passage ou “SDF” comme on les appelle ici. Le nombre sans cesse croissant de prostituées a engendré une prolifération de ces maisons de tolérance devenues incontrôlables. Ces maisons sont généralement tenues par des mères célibataires, des veuves, de jeunes femmes divorcées étrangères à la région ou bien encore des contrebandières marocaines qui ont fait durant les beaux jours de la contrebande l’acquisition d’une construction illicite.

Le spectre du sida plane sur la ville

De nombreux cas de sida ont été signalés à Maghnia parmi les populations migrantes africaines. Selon certaines indiscrétions, le nombre de séropositifs détectés durant ces cinq dernières années dans la seule daïra de Maghnia s’élèverait à plus d’un demi-millier de cas. Rien que pour la semaine dernière, nous fait-on savoir, il a été détecté deux cas de sida à Maghnia. Le premier cas concerne une jeune prostituée “SDF” originaire de l’Ouest qui a été recrutée par des trafiquants de carburant et abandonnée dans la rue. L’autre cas concerne celui d’un jeune contrebandier qui, après son admission à l’hôpital de la ville, s’est avéré être atteint du virus de cette maladie. Une véritable psychose s’est alors emparée de la population qui craint aujourd’hui pour sa propre santé et celle de ses enfants. Le spectre du sida plane actuellement sur la ville et ses environs, et certains citoyens parlent même de faire une chasse aux sorcières à travers la ville si un holà n’est pas mis à cette situation qui ne cesse de se dégrader de jour en jour. Il faut recenser, contrôler et fermer toutes les maisons closes et les hôtels de la ville qui s’adonnent à cette activité si l’on ne veut pas que le mal se propage, conseillent des membres de la société civile.

La prostitution est devenue un véritable problème de société ici à Maghnia, nous explique un ex-policier. Aujourd’hui, il convient de ranger la prostitution parmi les problèmes sociaux comme l’alcoolisme, l’illettrisme, les violences familiales ou encore la délinquance juvénile. De l’avis des observateurs au fait de la situation, il est quasiment impossible d’éradiquer ce fléau seulement par la répression, il faut aussi prévenir et sensibiliser les populations frontalières sur les dangers qui les guettent face à ce fléau pervers. Aujourd’hui, poursuivent-ils, la prostitution absorbe un nombre considérable de nos filles et de nos sœurs, c’est l’un des métiers le plus facile à exercer, qui ne demande qu’un minimum d’indécence morale mais le plus navrant ce sont ces fillettes qui plongent tête baissée dans cette sale profession, conclut notre interlocuteur en nous quittant.

Selon un avocat au barreau de Tlemcen, le phénomène de la prostitution ici dans la wilaya frontalière de Tlemcen, et plus particulièrement dans les daïras frontalières telles que Maghnia, a connu avec la dégradation du pouvoir d’achat des familles algériennes ainsi que la dégradation du marché de l’emploi local, une intensification extraordinaire. Les délits de création de lieux de débauche qui sont légion dans la région sont sévèrement réprimés par la justice.

En ce qui concerne le cas des prostituées d’origine étrangère et plus particulièrement marocaines qui viennent exercer clandestinement le métier de la prostitution en territoire algérien, il faut savoir que la nouvelle loi en vigueur sur l’immigration clandestine suffit déjà à décourager plus d’une étrangère à venir tenter l’expérience en Algérie. La société civile aussi doit jouer son rôle en n’ayant pas peur de dénoncer ce genre de pratiques néfastes pour leur santé et celle de leurs enfants, nous déclare notre homme de loi avant de conclure que le monde de la prostitution est un univers très particulier et qu’il est nécessaire d’accorder à ce phénomène une étude attentive en prenant en compte les logiques d’entrée dans le monde du trottoir, les modes d’exercices de ce métier, les conditions de vie ou de survie des femmes prostituées, les raisons pour lesquelles elles se maintiennent sur le trottoir et leur rapport au monde du travail “normal”.

Par A. M. J. - Liberté