Khadra et l'Algérie de papa

A 53 ans, Yasmina Khadra, directeur du Centre culturel algérien en France, a acquis une renommée internationale. L'auteur à succès des Hirondelles de Kaboul et des Sirènes de Bagdad revient à l'histoire de son pays, de 1930 à 1962.

Avec Ce que le jour doit à la nuit, vous délaissez les conflits modernes pour vous intéresser à l'Algérie de 1930. Pourquoi ce retour sur le passé?
On a qualifié mes livres de romans politiques ou conjoncturels, en oubliant qu'il s'agit d'abord de fiction et de création littéraire. J'ai voulu montrer que je pouvais faire autre chose que parler de terrorisme et d'absolutisme religieux, et cela en français, la langue cosmique et impérissable que j'ai choisie, par amour, comme langue d'écrivain. Je porte ce roman en moi depuis 1982, l'année, je me souviens, de ma première voiture, une vieille Fiat 128. Je me suis arrêté dans ce village de Rio Salado, à 60 kilomètres à l'ouest d'Oran. J'étais stupéfait. Avec ses belles demeures, sa tristesse silencieuse, il ne ressemblait à aucun autre. Il se languissait d'une époque merveilleuse. J'ai voulu comprendre pourquoi.

Dans l'Algérie coloniale que vous décrivez, il y a la haine, le racisme entre les communautés, mais aussi des rires, de la convivialité...
Par endroits, à Oran, par exemple, les communautés juive, espagnole et arabe étaient très proches. Les riches, c'est vrai, étaient souvent européens, mais les pauvres, eux, se retrouvaient partout. Bien sûr, il y avait du racisme, mais il s'agissait alors d'un racisme ordinaire, dû principalement à un manque d'information et d'éducation.

Le personnage principal, Younes, rebaptisé Jonas, à la française, est un jeune garçon tiraillé entre ses parents, très pauvres, et sa famille adoptive aisée, entre son arabité et ses amis européens, entre son honneur et son amour. Difficile de vivre ainsi?
Il n'a pas le courage de choisir son camp, mais il sait que l'Histoire le fera pour lui. L'indépendance était inévitable et, si la France l'avait compris et avait laissé l'Algérie aux Algériens, à tous les Algériens - français, juifs, grecs, italiens - le pays serait une superpuissance aujourd'hui. Il y avait à boire et à manger pour tout le monde. Comme aujourd'hui, mais certains continuent de garder tout pour eux et de ne rien laisser au peuple.

Vous avez connu, vous aussi, le déracinement, la solitude...
Cela n'a rien d'autobiographique, mais, c'est vrai, je suis l'incarnation de l'exclusion. J'ai toujours été exclu, au sein de ma famille, au sein de l'armée, à laquelle j'ai appartenu pendant trente-six ans, dès l'âge de 9 ans, et cela continue encore aujourd'hui avec les critiques. Vous savez comment les journaux arabophones m'appellent? «Un mensonge littéraire inventé par la France!» Je suis détesté par le système algérien. Mais je me bats pour faire reculer cette médiocrité.

La fin de votre roman se situe à Aix-en-Provence, chez les pieds-noirs en proie à la «nostalgérie». Quelles seront, selon vous, leurs réactions?
Encourageantes, si j'en crois les tout premiers échos. Ainsi un pied-noir est-il, m'a-t-on dit, devenu intarissable sur cette époque qu'il n'évoquait jamais auparavant. C'est bien de voir qu'en ces temps d'hostilité un livre qui parle au coeur et aux esprits de manière assez simple peut être utile à quelque chose.

Vous parlez de tolérance et de coexistence, mais, en mars dernier, vous avez boycotté le Salon du livre de Paris, dont l'invité d'honneur était Israël...
Je ne souhaite pas revenir sur ce sujet. Je ne suis pas plus allé aux Salons consacrés à la Chine ou à la Russie. Mon roman Les Hirondelles de Kaboul est censuré en Israël, mais celui-ci se veut un livre de réconciliation, de paix et d'amour.

Montrer la vacuité de l'intolérance, tel était votre principal dessein?
Non, mon but premier était d'écrire un grand roman d'amour, comme Autant en emporte le vent ou Le Docteur Jivago. J'ai été émerveillé, alors que j'étais petit soldat, vers les 14 ans, par les grands écrivains. Grâce à eux, j'ai compris qu'il y avait une vie ailleurs, que le bonheur n'était pas une utopie et que, sans la femme, le paradis ne serait qu'une nature morte

par Marianne Payot - L'Express