A Ouargla, la capitale du Sud algrien, la culture de l'meute se dveloppe

Difficile d'imaginer, quand on arrive Ouargla, que cette agglomration appartient la rgion la plus riche d'Algrie. Ville de garnison et ville-dortoir, ce chef-lieu de wilaya (dpartement) ne paye pas de mine. En dpit des palmiers qui ornent ses avenues, Ouargla fait peine voir : routes dfonces, ordures dissmines, flaques d'eau boueuses... Attachs leur localit malgr des conditions de vie difficile, les Ouarglis souffrent d'offrir un tel spectacle. "Le sein nourricier du pays, c'est nous ! Comment peut-on nous laisser dans cet tat ?", dit un habitant.

Ouargla, 178 000 habitants, se considre comme la capitale du Sud algrien. C'est d'elle que dpendent Hassi Messaoud et ses ressources en ptrole et en gaz, 80 kilomtres de l. Et si l'Algrie peut se targuer de disposer de 140 milliards de dollars de rserves de change, c'est grce cette rgion situe 800 kilomtres de la capitale, en plein dsert du Sahara.

A quelques jours de l'lection prsidentielle du 9 avril, Ouargla n'est pas la fte. Pas plus qu' Alger, le scrutin ne soulve d'enthousiasme.

Le taux d'abstention devrait tre cependant moins lev que dans les villes du Nord. Ici, on vote par habitude, par tradition, et "pour les papiers". Beaucoup redoutent en effet de se voir refuser une carte d'identit, un permis de conduire ou un passeport, s'ils ne peuvent prsenter leur carte d'lecteur dment tamponne. Et puis, dans ces localits du Sud, on respecte encore le ras ("chef"), d'autant plus que tous les notables de la rgion - chefs religieux, chefs de tribu, responsables de parti et d'association - ont fait publiquement allgeance au prsident Bouteflika. Et chaque vendredi, sur injonction du ministre des affaires religieuses, les imams rappellent dans les mosques de Ouargla et de toute l'Algrie que "voter est un devoir", et boycotter "un acte de trahison".

A vrai dire, Ouargla ne semble pas attendre grand-chose de l'lection du 9 avril. "Qu'"ils" fassent ce qu'ils veulent mais qu'ils nous laissent en paix", lche, dsabus, un ingnieur des postes et tlcommunications, avant de dnoncer ple-mle "la mafia locale", "la corruption", "la mauvaise gestion et l'absence de contrle des dpenses publiques". Un sentiment largement partag dans la ville.

Pourtant, plusieurs chantiers sont en cours, en particulier un projet d'assainissement pour lutter contre la remonte de la nappe phratique. Mais le dsenchantement est tel que la population a du mal voir les amliorations de sa vie quotidienne, comme le souligne Houria Alioua, correspondant local du quotidien francophone El Watan.

A Ouargla, la frustration est gnrale. La population s'estime oublie du pouvoir central et injustement traite. "Avant Bouteflika, c'tait les gens de l'Est qui taient privilgis. Maintenant, ce sont ceux de l'Ouest. Nous, nous sommes les ghlass, les laisss-pour- compte. Alger nous mprise ou nous craint", regrette un professeur d'universit parlant sous le couvert de l'anonymat.

Une chose est sre : le pouvoir central n'a pas l'intention de laisser s'exprimer des revendications rgionalistes. Mais parviendra-t-il les juguler longtemps ? Un mouvement, baptis Les Fils du Sahara, a fait son apparition, ces dernires annes, et a appel une forme de dissidence citoyenne. Des affiches invitant au non-paiement des factures de gaz et d'lectricit notamment ont t placardes dans plusieurs localits du Sud.

Tous les deux ou trois mois, Ouargla et les communes limitrophes sont secoues par des meutes. Des bandes de jeunes chmeurs sortent dans la rue aux cris de : "O passe l'argent du ptrole ?" Ils bloquent les routes, incendient des voitures, brlent des pneus, et pillent des btiments administratifs. Longtemps confine aux villes du Nord, en particulier la Kabylie, la culture de l'meute a donc fini par gagner le Sud algrien.

C'est Ouargla qui a donn le signal en 2003. Hassi Messaoud, El-Gola, Djanet et Ghardaa, ont suivi. La semaine dernire, Ouargla, au lendemain d'une visite du prsident Abdelaziz Bouteflika, la mort accidentelle d'un octognaire, tu sur la route par un chauffard, a servi de prtexte. Le conducteur, un militaire, a failli tre lynch. L'meute a dur trois jours.

"Nordistes" et "sudistes" : ces mots sont utiliss quotidiennement Ouargla et Hassi Messaoud. Une guerre sourde oppose les uns et les autres. Venus le plus souvent d'Alger, de Kabylie, mais aussi d'Annaba ou d'Oran, les "nordistes" sont accuss par les autochtones - les "sudistes", pour la plupart noirs de peau - de leur "voler les emplois" et de "se comporter en colons".

Cette sgrgation est apparue il y a une vingtaine d'annes. Ouargla n'tait alors qu'une agglomration de moins de 100 000 habitants. Mais, avec les violences de la "dcennie noire", des habitants du Nord ont trouv refuge dans ce Sud pargn par le terrorisme. Au fil des ans, Hassi Messaoud, avec la hausse des cours du ptrole, s'est en outre transform en un eldorado o l'argent tait suppos couler flots.

Aujourd'hui, la wilaya de Ouargla compte 630 000 habitants. Ce n'est pas l'Europe qui fait rver les Ouarglis, mais Hassi Messaoud et ses ptrodollars. Bien que la vie y soit extrmement dure, chacun rve d'y faire fortune. Et qu'il faille disposer d'un permis pour entrer dans cette zone sous haute surveillance ne fait que renforcer la frustration ambiante.

Entre apathie et rvolte, Ouargla hsite. "Les gens du Sud sont par nature pacifiques. Mais les jeunes sentent bien la crainte qu'ils inspirent aux autorits locales, dit un avocat de la ville. Le pouvoir ne pourra pas se contenter de quelques gestes avec l'espoir d'teindre les incendies ici et l. Ouargla souffre du mme problme que l'Algrie : elle n'est tout simplement pas gre."

Florence Beaug
Le Monde