LE MONDE | 06.07.09

Treize ans aprs la tragdie de Tibhirine, en Algrie, lors de laquelle sept religieux franais ont t enlevs dans la nuit du 26 au 27 mars 1996, puis assassins dans des circonstances jamais lucides, un nouveau tmoignage relance l'enqute judiciaire.

Une enqute lance tardivement par l'Etat franais, en 2004, la demande de la famille de l'un des moines disparus et d'Armand Veilleux, ancien procureur gnral des cisterciens, assists par l'avocat Patrick Baudouin.

L'hypothse, dj avance plusieurs reprises ces dernires annes, mais jamais dmontre, selon laquelle les sept moines trappistes auraient t tus par l'arme algrienne au cours d'une "bavure", s'en trouve aujourd'hui singulirement renforce.

Aprs des annes d'hsitation, un tmoin cl de cette affaire a accept de dposer, le 25 juin Paris, devant Marc Trvidic, le juge d'instruction charg de l'enqute depuis deux ans, la suite du juge Jean-Louis Bruguire.

Il s'agit d'un Franais, qui a t attach militaire l'ambassade de France Alger, entre 1995 et 1998, en pleine "dcennie de sang", lorsque les groupes islamistes arms et service de scurit algriens s'affrontaient dans une "sale guerre" qui allait se solder par quelques 100 000 morts.

En mai 1996, lors d'une mission dans l'Atlas bliden, du ct de Mda, une soixantaine de kilomtres d'Alger, deux hlicoptres de l'arme algrienne ont mitraill un bivouac, croyant qu'il s'agissait d'un groupe arm, car la zone tait suppose tre vide. "Ils se sont ensuite poss. ()

Ils ont pris des risques. Une fois poss, ils ont dcouvert qu'ils avaient tir notamment sur les moines. Les corps des moines taient cribls de balles. Ils ont appel par radio le CTRI de Blida", a expliqu le nouveau tmoin au juge Trvidic.

AUX COMMANDES DE L'UN DES HLICOPTRES QUI A TIR

De qui l'attach de dfense franais tenait-il cette information ?

De l'un de ses bons amis algriens, qui lui avait fait cette confidence, l'poque des faits, tous deux tant trs lis pour tre passs ensemble autrefois par l'cole de Saint-Cyr.

Le frre de cet ami algrien tait aux commandes de l'un des hlicoptres qui avait tir sur le groupe dans lequel se trouvaient les sept moines et leurs ravisseurs.

Le tmoin du juge Trbidic pourrait-il tre l'informateur d'un journaliste italien, Valerio Pellizzari, qui a fait des rvlations en ce sens, il y a tout juste un an ?

Assurment.

Dans La Stampa du 6 juillet 2008, Pellizzari, enquteur rput, expliquait dj ce drapage de l'arme algrienne.

En revanche, il masquait l'identit et la fonction de son informateur, se contentant d'voquer "un haut fonctionnaire d'un gouvernement occidental".

Il ne fait plus aucun doute aujourd'hui que sa source tait l'ex-attach militaire franais Alger.

Le procs-verbal du 25 juin rejoint en tous points l'article de La Stampa, lequel tait encore plus explicite dans les dtails fournis.

Il y tait dmontr que l'enlvement des moines avait t planifi par des militaires algriens "dvis", les islamistes, eux, ne reprsentant que la "main d'uvre" de l'opration.

L'opration avait t planifie pour montrer le danger que reprsentait la dferlante islamique, de manire provoquer l'indignation internationale face la squestration de sept cibles humaines dsarmes.

Sans la bavure des hlicoptres, les sept moines auraient sans doute t librs sans une gratignure.

A la suite de cette mprise, les autorits algriennes firent tout pour maquiller le drame et en faire porter la responsabilit aux islamistes du GIA (Groupes islamiques arms).

Mais les corps des sept religieux tant cribls de projectiles "qui ne pouvaient appartenir qu' un arsenal d'une arme rgulire" et non aux GIA, comme le soulignait Valerio Pellizari.

Les moines furent dcapits pour qu'on ne voit jamais leurs dpouilles.

Seules, leurs ttes furent dcouvertes, officiellement le 31 mai. Seules, leurs ttes furent inhumes Tibhirine.

Les corps, eux, n'ont jamais t retrouvs.

Les autorits franaises ont-elles su, au printemps 1996, que la mort des sept moines n'tait pas due aux GIA mais un dramatique drapage de militaires algriens ?

Le tmoin du juge Trvidic est formel : "oui". Il avait rendu compte ses suprieurs des informations qu'il avait recueillies de son ami algrien dans un rapport crit. "Il n'y a pas eu de suite", rpond-il laconiquement.

Florence Beaug

http://www.lemonde.fr/afrique/articl...5529_3212.html