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Discussion: Le tabou du viol des femmes pendant la guerre d'Algrie commence tre lev

  1. #1
    Membre F.A.M.
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    octobre 2008
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    Par dfaut Le tabou du viol des femmes pendant la guerre d'Algrie commence tre lev

    Les anciens appels interrogs par "Le Monde" tmoignent du caractre massif de l'humiliation des femmes entre 1954 et 1962.

    Selon l'un d'eux, les dtenues subissaient ce sort "en moyenne neuf fois sur dix". Un homme n en 1960 du viol d'une Algrienne par des soldats franais demande aujourd'hui rparation.

    De toutes les exactions commises par l'arme franaise pendant la guerre d'Algrie, le viol est la plus cache, la plus obstinment tue depuis quarante ans, par les auteurs autant que par les victimes.

    Certains commencent pourtant lever ce tabou, confirmant peu peu ce que l'crivain Mouloud Feraoun dnonait autrefois dans son journal comme tant une pratique courante, du moins en Kabylie.

    Il apparat que, loin d'avoir constitu de simples "dpassements", les viols sur les femmes ont eu un caractre massif en Algrie entre 1954 et 1962, dans les villes mais surtout dans les campagnes, et plus encore vers la fin de la guerre, en particulier au cours de "l'opration Challe", mene en 1959 et 1960 sur le territoire algrien pour venir bout de l'Arme de libration nationale (ALN).

    L'ouverture de la totalit des archives et la lecture de tous les "journaux de marche" des soldats ne donneraient sans doute qu'une trs petite ide de l'ampleur du phnomne, parce qu'il n'y eut jamais d'ordres explicites de viol, et encore moins d'ordres crits.

    En outre, rares sont les hommes qui se seront vants, dans leurs carnets personnels, de tels comportements.

    Tous les appels interrogs le disent : "Tout dpendait du chef."

    Si l'officier, ou le sous-officier, affichait des positions morales sans quivoque, il n'y avait ni viol ni torture, quel que soit le sexe des dtenus, et quand une "bavure" se produisait la sanction tait exemplaire.

    D'une compagnie l'autre, on passait donc du "tout au rien". "Donner l'ordre, comme cela a t fait, de toucher le sexe des femmes pour vrifier leur identit, c'tait dj ouvrir la porte au viol", souligne l'historienne Claire Mauss-Copeaux, pour qui deux facteurs au moins expliquent que ce phnomne ait pris de l'ampleur.

    D'une part, l'ambiance d'extrme racisme l'encontre de la population musulmane.

    D'autre part, le type de guerre que menait l'arme franaise, confronte une gurilla qui l'obligeait se disperser et laisser une grande marge de manuvre aux "petits chefs", lesquels, isols sur le terrain, pouvaient s'attribuer droit de vie et de mort sur la population.

    "PIRE QUE DES CHIENS"

    "Dans mon commando, les viols taient tout fait courants.

    Avant les descentes dans les mechtas (maisons en torchis), l'officier nous disait : "Violez, mais faites cela discrtement"", raconte Benot Rey, appel comme infirmier dans le Nord constantinois partir de septembre1959, et qui a relat son exprience dans un livre, Les Egorgeurs. "Cela faisait partie de nos "avantages" et tait considr en quelque sorte comme un d.

    On ne se posait aucune question morale sur ce sujet.

    La mentalit qui rgnait, c'est que, d'abord, il s'agissait de femmes et, ensuite, de femmes arabes, alors vous imaginez"

    Sur la centaine d'hommes de son commando, "parmi lesquels des harkis redoutables", prcise-t-il, une vingtaine profitait rgulirement des occasions offertes par les oprations de contrle ou de ratissage.

    A l'exception de deux ou trois, les autres se taisaient, mme si ces violences les mettaient mal l'aise.

    La peur d'tre accus de soutenir le Front de libration nationale (FLN) en s'opposant ces pratiques tait si vive que le mutisme tait la rgle.

    "Les prisonniers qu'on torturait dans ma compagnie, c'taient presque toujours des femmes, raconte de son ct l'ancien sergent Jean Vuillez, appel en octobre 1960 dans le secteur de Constantine.

    Les hommes, eux, taient partis au maquis, ou bien avaient t envoys dans un camp de regroupement entour de barbels lectrifis El Milia.

    Vous n'imaginez pas les traitements qui taient rservs aux femmes.

    Trois adjudants les "interrogeaient" rgulirement dans leurs chambres.

    En mars 1961, j'en ai vu quatre agoniser dans une cave pendant huit jours, tortures quotidiennement l'eau sale et coups de pioche dans les seins.

    Les cadavres nus de trois d'entre elles ont ensuite t balancs sur un talus, au bord de la route de Collo."

    Affect comme appel en 1961 la villa Sesini (nomme aussi par erreur Susini), Henri Pouillot rvle avoir assist une centaine de viols en l'espace de dix mois, dans ce qui tait le plus clbre des centres d'interrogatoire et de torture de l'arme franaise Alger.

    De ses souvenirs, il vient de faire un livre douloureux mais au ton juste, La Villa Susini (Ed. Tirsias).

    "Les femmes taient violes en moyenne neuf fois sur dix, en fonction de leur ge et de leur physique, raconte-t-il.

    On s'arrangeait, lors des rafles dans Alger, pour en capturer une ou deux uniquement pour les besoins de la troupe.

    Elles pouvaient rester un, deux, ou trois jours, parfois plus."

    Pour Henri Pouillot, il y avait deux catgories de viols : "Ceux qui taient destins faire parler, et les viols "de confort", de dfoulement, les plus nombreux, qui avaient lieu en gnral dans les chambres, pour des raisons de commodit."

    Il se souvient que la quinzaine d'hommes affects la villa Sesini avait "une libert totale" dans ce domaine. "Il n'y avait aucun interdit.

    Les viols taient une torture comme une autre, c'tait juste un complment qu'offraient les femmes, la diffrence des hommes."
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  2. #2
    Membre F.A.M.
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    Par dfaut Suite Et Fin

    "UN ANANTISSEMENT"

    Mesuraient-ils alors la gravit de leurs actes ?

    La plupart n'ont pas de rponse trs tranche. "On savait que ce que nous faisions n'tait pas bien, mais nous n'avions pas conscience que nous dtruisions psychologiquement ces femmes pour la vie, rsume l'un d'eux.

    Il faut bien vous remettre dans le contexte de l'poque : nous avions dans les vingt ans.

    Les Algriens taient considrs comme des sous-hommes, et les femmes tombaient dans la catgorie encore en dessous, pire que des chiens

    Outre le racisme ambiant, il y avait l'isolement, l'ennui devenir fou, les beuveries et l'effet de groupe."

    Certains ne se sont jamais remis d'avoir commis ou laiss faire ce qu'ils qualifient avec le recul de "summum de l'horreur".

    La psychologue Marie-Odile Godard en a cout quatorze pour faire une thse de doctorat sur les traumatismes psychiques de guerre.

    "Ils m'ont parl des viols comme quelque chose de systmatique dans les mechtas, et c'est souvent l'occasion de telles scnes d'extrme violence que leur quilibre psychique a bascul", raconte-t-elle.

    L'avocate Gisle Halimi, l'une des premires avoir dnonc, pendant la guerre d'Algrie, les multiples viols en cours en particulier dans un livre crit avec Simone de Beauvoir, Djamila Boupacha , estime elle aussi que neuf femmes sur dix taient violes quand elles taient interroges par l'arme franaise.

    Dans les campagnes, dit-elle, les viols avaient pour objectif principal "le dfoulement de la soldatesque".

    Mais, lors des interrogatoires au sige des compagnies, c'est surtout l'anantissement de la personne qui tait vis.

    L'avocate rejoint ainsi l'ide exprime par l'historienne Raphalle Branche, dans son livre La Torture et l'arme (Gallimard), savoir que la torture avait moins pour objet de faire parler que de faire entendre qui avait le pouvoir.

    "a commenait par des insultes et des obscnits : "******, ******, a te fait jouir d'aller dans le maquis avec tes moudjahidins ?", rapporte-t-elle.

    Et puis a continuait par la ggne, et la baignoire, et l, quand la femme tait ruisselante, hagarde, anantie, on la violait avec un objet, une bouteille par exemple, tandis que se poursuivait le torrent d'injures.

    Aprs ce premier stade d'excitation et de dfoulement, les tortionnaires passaient au second : le viol partouze, chacun son tour."

    Contrairement l'ide rpandue, les viols ne se sont presque jamais limits aux objets, ce qui achve de dtruire l'argument selon lequel les svices sexuels visaient faire parler les suspectes.

    Gisle Halimi rvle aujourd'hui que, neuf fois sur dix, les femmes qu'elle a interroges avaient subi successivement tous les types de viols, jusqu'aux plus "classiques", mais que leur honte tait telle qu'elles l'avaient supplie de cacher la vrit :

    "Avouer une pntration avec une bouteille, c'tait dj pour elles un anantissement, mais reconnatre qu'il y avait eu ensuite un ou plusieurs hommes, cela revenait dire qu'elles taient bonnes pour la poubelle."

    Saura-t-on un jour combien de viols ont eu lieu ?

    Combien de suicides ces drames ont provoqus ?

    Combien d'autres victimes, souvent encore des enfants, ont subi des agressions sexuelles (fellations, masturbations, etc.) devant leurs proches pour augmenter encore le traumatisme des uns et des autres ?

    Il faudra aussi se pencher sur la question des "Franais par le crime", comme se dfinit Mohamed Garne, n d'un viol collectif de sa mre, Khira, par des soldats franais, alors qu'elle tait ge de quinze ans.

    Il reste de nombreuses pistes explorer, et tout d'abord couter la parole qui se libre d'un ct comme de l'autre de la Mditerrane.

    "Il faudrait aussi travailler sur l'imaginaire des anciens d'Algrie, souffle l'historien Benjamin Stora.

    Ils ont crit plus de trois cents romans, o presque tous "se lchent" et relatent des scnes de viols terrifiantes.

    C'est alors qu'on prend la mesure de ce qu'a d tre l'horreur."

    Florence Beaug, Le Monde

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