Une nouvelle vision de l’Histoire: Des pieds-noirs aux mains blanches ?

Il circule sur le net des propos prêtés à Hocine Aït Ahmed, et publiés par la revue Ensemble (n°248 du 1er juin 2005), dans lesquels il est question implicitement de «génocide» des pieds-noirs en Algérie, comparable à celui commis par les Turcs sur les Arméniens, rien de moins, et pour lequel notre pays doit rendre des comptes.

Ces propos incroyables s’insèrent dans des considérations générales à travers lesquelles Aït Ahmed juge le départ des pieds-noirs, au lendemain de l’indépendance, «plus qu’un crime, une faute !», ajoutant aussitôt :

«Une faute terrible pour l’avenir politique, économique, et même culturel, car notre chère patrie a perdu son identité sociale.

N’oublions pas que les religions, les cultures juive et chrétienne se trouvaient en Afrique du Nord bien avant les arabo-musulmans, eux aussi colonisateurs, aujourd’hui hégémonistes.

Avec les pieds-noirs et non les Français, l’Algérie serait aujourd’hui une puissance méditerranéenne. Hélas ! je reconnais que nous avons commis des erreurs politiques stratégiques, des crimes de guerre envers des civils innocents et dont l’Algérie doit répondre au même titre que la Turquie envers les Arméniens».

Voilà qui parait clair.

Aït Ahmed affirme en cascades des contrevérités historiques et en tire des conclusions aberrantes.

Il parle de «crime» et de «faute» au sujet du départ des pieds-noirs.

De deux choses l’une : ou ce départ en question s’inscrit dans la logique de l’effondrement du colonialisme, et c’est donc la révolution algérienne qui est un crime et une faute. Elle est coupable d’avoir fait partir d’Algérie les pieds- noirs, il faudrait que l’Algérie rende des comptes !

Ou bien non, les pieds-noirs voulaient rester dans ce pays nouvellement indépendant et «on» les a fait partir.

Comment les a-t-on fait partir ?

A coup de génocide, nous dit Aït Ahmed.

Qui les a fait partir ? On ne sait pas. C’est l’Algérie qui est incriminée.

Pourtant, il y a ici au moins trois observations à faire, qui relèvent toutes de l’Histoire.

1) Quel est l’historien qui peut attester que les pieds-noirs voulaient rester dans ce pays qu’ils ne considéraient plus comme étant le leur, puisque indépendant ?

2) Qui peut donner crédit à une histoire de «génocide» dont aurait été victime une population sans fournir la moindre statistique sur les morts supposés, ou sur leur identité ?

Est-ce que Aït Ahmed utilise une métaphore (tirée par les cheveux) en assimilant le départ des pieds-noirs à une sorte de génocide, comme pour dire «un seul pied-noir vous manque et tout est dépeuplé !» ?

Un génocide sans cadavres, ce serait de la poésie ; le poète a tous les droits, à condition qu’il ne confonde pas littérature et réalité historique.

Autrement, il faut au moins prouver la culpabilité : qui et de quelle façon exactement a-t-on demandé aux pieds-noirs de partir ?

La rumeur qui a circulé longtemps parmi les Européens sur «la valise ou le cercueil» est d’origine pied-noir.

C’est l’organisation secrète armée (OAS) qui en est à l’origine. Les assassinats perpétrés par cette organisation terroriste dépasse en nombre, selon les déclarations officielles de ses membres, tous ceux que le FLN a commis en sept années de guerre pour libérer le pays.

Avec des centaines de milliers de morts algériens (officiellement un million et demi, un peu moins de la moitié selon les historiens français), le génocide n’est peut-être pas là où Aït Ahmed le situe.

Avec cela, tous les documents du FLN, depuis la déclaration du 1er Novembre 1954, montrent clairement à l’historien que les Européens d’origine algérienne, étaient invités à prendre la nationalité algérienne s’ils le désiraient ou bien de résider en Algérie en tant qu’étrangers s’ils voulaient rester Français.

Mais de qui, de quoi parle Aït Ahmed lorsqu’il ajoute que ces pieds-noirs (qui ne seraient pas des Français !) étaient une chance pour l’Algérie ?

Des chrétiens.

Cela demande pour le moins une explication.

Suffit-il d’être chrétien pour être au «top» du développement ?

Que viendrait faire la religion ici ?

Pourquoi l’invoquer comme une chance ?

Ou bien, Aït Ahmed parle-t-il des Juifs, en insinuant que l’Algérie serait coupable d’un holocauste que le monde entier ignore, à commencer par les juifs eux-mêmes ?

Avec une population juive qui serait restée en Algérie, nous serions donc une «puissance méditerranéenne». Et nous avons eu collectivement une attitude criminelle pour ne pas les avoir suppliés de rester pour nous…

Quelle naïveté !

Quelle fascination pour Israël ! Quelle ignorance de la géopolitique !

Enfin, peut-être Aït Ahmed voulait parler des harkis, en les assimilant au pieds-noirs, comme il est devenu courant de le faire dans les cercles «d’algérianistes» français – le but de ce glissement sémantique est clairement de fournir à l’idée du génocide les cadavres qui lui manquent.

Il y a eu des morts harkis après l’indépendance, certes, mais dont aucune étude historique n’a révélé jusqu’ici une ampleur quelconque justifiant l’emploi médiatico-politique qu’en font certains – en parlant de génocide, Aït Ahmed de ce point de vue les a tous dépassés !

On y reviendra plus bas, mais posons-nous une dernière question à ce propos. Est-ce avec des harkis que «l’Algérie serait aujourd’hui une puissance méditerranéenne» ?

Il ressort très clairement de tout cela, une nostalgie pour une Algérie qui n’était pas indépendante, mais colonisée.

Une Algérie dont le «drame» a été de se décoloniser.

A la fin de sa vie, Aït Ahmed, qui a été acteur important de cette décolonisation, le regrette avec beaucoup d’amertume.

C’est triste pour lui.

Par Arezki Benchouikh, chercheur
Le Jour d'Algérie