«Nous devons entrer dans le traité de Rome debout; l’histoire n’est écrite que par les hommes qui se tiennent debout» Général de Gaulle

Philippe Seguin s’est éteint dans la nuit de mercredi à jeudi. Le 21 avril 1943, Philippe Seguin voit le jour à Tunis. En 1944. Son père, Robert Seguin, meurt en oeuvrant pour la libération de la France. Philippe Seguin a plus d’un an. Sa mère, Denyse Daniele Seguin, demeure en Tunisie jusqu’à l’indépendance, en 1956. En 1986. Philippe Seguin fait son entrée dans le gouvernement de Jacques Chirac, en pleine cohabitation. Il est nommé ministre des Affaires sociales et de l’Emploi et le reste jusqu’en 1988. En 1992. Philippe Seguin prend position contre le traité de Maastricht. En 1993, il devient président de l’Assemblée nationale jusqu’en 1997.
Unanimement saluée par la classe politique, cette figure emblématique marqua de sa singularité passionnée et fougueuse l’histoire de la République. Nicolas Sarkozy a salué jeudi un homme qui ne transigeait pas avec ses convictions et une «grande voix» de la vie nationale française en Philippe Seguin, qui a incarné sa vie durant, le gaullisme social. Jacques Chirac a fait part de son «infinie tristesse», disant perdre «un ami» et rendant hommage à «un homme d’honneur, un homme d’Etat d’une exceptionnelle intelligence». Dans un communiqué du Front National, Jean-Marie Le Pen salue en Philippe Seguin, «un homme de caractère, pupille de la nation», comme lui, et «un patriote qui condamnait le traité de Maastricht».

Un parcours exemplaire
Pour Dupont Agnan interrogé par Julien Martin de «Rue 89», Philippe Seguin incarnait le gaullisme social. C’était quelqu’un de très grand dans un monde politique très petit. Parce qu’il faisait passer d’abord ses convictions avant ses intérêts, il voyait toujours le fond des choses. (...) Il était dans une période politique où le zapping et la com» l’emportent, et c’était quelqu’un de «fond». Il avait une exigence pour la France. (...) Son histoire personnelle, son extrême sensibilité, sa générosité, son mauvais caractère aussi étaient le fruit de tout ça. Il était très exigeant, il ne supportait pas le compromis et la compromission. La politique de Nicolas Sarkozy est anti-gaulliste sur tous les sujets: politique étrangère, retour dans l’Otan, politique européenne, traité de Lisbonne, discrimination positive contre l’égalité républicaine, poids de l’argent, poids des intérêts... C’est une politique anti-gaulliste dans toute son horreur ou sa splendeur. Il n’y a rien de commun, bien évidemment.(1)
En 1994, dans un discours rédigé par Henri Guaino, aujourd’hui conseiller à l’Elysée, Philippe Seguin dénonce la politique du gouvernement en matière de chômage, un «Munich social», déclare-t-il. Cette petite phrase lui vaut d’être courtisé par Jacques Chirac auprès duquel il fera campagne pour la présidentielle de 1995. Mais c’est Alain Juppé, son rival, qui devient Premier ministre. Quelques années plus tard, Philippe Seguin confiera son amertume envers le président. Philippe Seguin avait été le concepteur de la campagne présidentielle de Chirac en 1995, c’est lui qui a introduit le thème de la fracture sociale; il ne fut pas récompensé car c’est Juppé qui devient Premier ministre. Pour Jean-Marc Colombani, Philippe Seguin a marqué la vie politique française d’un pas singulier. Parcours exemplaire de la méritocratie à la française, né pauvre, orphelin très jeune, exilé de sa Tunisie natale et franchissant, via l’ENA puis la vie publique, tous les échelons dont un «petit chose» peut rêver. Le grand parlementaire qu’il fut et président de l’Assemblée nationale unanimement loué, a pu en effet cohabiter avec le gaulliste viscéral qu’il a été; le chiraquien avec le mendésiste; l’homme de gauche dans sa jeunesse, dont le premier engagement méritoire - pour un pied-noir de Tunisie - avait été la décolonisation. (...) Et son discours à l’Assemblée nationale contre ce traité, avant le référendum qui fut gagné de justesse par François Mitterrand, restera bien sûr dans les annales. De même, Philippe Seguin n’avait pas son pareil pour enflammer une salle avec un verbe aussi brutal qu’inspiré, comme il le fit à de nombreuses reprises au bénéfice de Jacques Chirac, mais en même temps il était capable de la plus grande suavité et de déférence, comme lorsqu’il fut opposé à la télévision à François Mitterrand, à la veille du référendum sur Maastricht. Voilà donc un homme qui a constamment hésité entre une nature brillante, parfois agressive, et un esprit nuancé. Un dialoguiste avisé comme ce fut le cas face à François Mitterrand. Le Philippe Seguin, ministre des Affaires sociales, était le plus souvent d’accord avec les syndicats; et le Seguin, historien intellectuel, séduisait bien au-delà du cercle des gaullistes disparus.(...) Gardien vigilant du temple de la puissance publique, il avait en somme un peu le désespoir de ceux qui sont grands par l’originalité de leurs pensées, mais qui ont du mal à se couler dans le moule, nécessairement plus petit, de la vie politique et partisane. Lorsque placé à la tête de la Cour des comptes, il se transforma en gardien vigilant du temple de la puissance publique, rappelant sans cesse les gouvernants à leurs devoirs d’éthique et de responsabilité dans la gestion de l’Etat. (2)
Son discours contre le traité de Maastricht et pour la souveraineté de la France est un morceau d’anthologie. Ecoutons-le: «Il existe en effet, au-dessus même de la charte constitutionnelle, des droits naturels, inaliénables et sacrés, à savoir pour nous les droits de l’homme et du citoyen tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789. Et quand l’article 3 de la Constitution du 4 octobre 1958 rappelle que «la souveraineté nationale appartient au peuple», il ne fait que reconnaître le pacte originel qui est, depuis plus de deux cents ans. Je le proclame donc d’emblée: dès lors que l’entrée de la France dans l’Europe de Maastricht constitue bien l’acte historique qu’a évoqué le président de la République, il serait normal, nécessaire, légitime, indispensable que la parole soit donnée au peuple..) Non point que je conteste la légitimité de cette assemblée. Je ne me suis pas associé au coeur de ceux qui, il y a quelques semaines, ne trouvaient pas de mots assez durs pour l’abaisser, pour réclamer sa dissolution, voire proposer son auto-dissolution.» (3)
«Voilà trente-cinq ans que toute une oligarchie d’experts, de juges, de fonctionnaires, de gouvernants prend, au nom des peuples, sans en avoir reçu mandat, des décisions dont une formidable conspiration du silence dissimule les enjeux et minimise les conséquences. (...) A la décharge des absents, je reconnais bien volontiers que le conformisme ambiant, pour ne pas dire le véritable terrorisme intellectuel qui règne aujourd’hui, disqualifie par avance quiconque n’adhère pas à la nouvelle croyance, et l’expose littéralement à l’invective. Qui veut se démarquer du culte fédéral est aussitôt tenu par les faiseurs d’opinion (...) au mieux pour un contempteur de la modernité, un nostalgique ou un primaire, au pire pour un nationaliste forcené tout prêt à renvoyer l’Europe aux vieux démons qui ont si souvent fait son malheur. (...)» (3)
«Il ne peut plus être question de la droite et de la gauche, l’enjeu, au-delà des partis, des clivages les plus naturels, des oppositions les plus légitimes, des querelles les plus anciennes, n’est rien de moins que notre communauté de destin. Et cette communauté de destin est gravement mise en péril par les accords, alors que ceux-ci ne sont ni la condition de la prospérité, ni la condition de la paix.
Dans le monde tel qu’il est, l’idéal comme le réalisme commandaient de faire prévaloir une tout autre conception de l’Europe, voilà ce que je je sais, bien que l’on veut à tout prix minimiser les enjeux et nous faire croire que nous ne cédons rien d’essentiel en ce qui concerne notre indépendance! Il est de bon ton, aujourd’hui, de disserter à l’infini sur la signification même du concept de souveraineté, de le décomposer en menus morceaux, d’affirmer qu’il admet de multiples exceptions, que la souveraineté monétaire, ce n’est pas du tout la même chose que l’identité collective, laquelle ne courrait aucun risque. (...) Le procédé n’est pas nouveau. Il y a 2500 ans déjà, de demi-longueur en demi-longueur, Achille se rapprochait en courant de la tortue de Zénon sans jamais la rattraper.., Seulement, ce n’est là que paradoxe. Dans la réalité, Achille gagne bel et bien la course; de même, à force de renoncements, aussi ténu que soit chacun d’eux, on va bel et bien finir par vider la souveraineté de son contenu. Car il s’agit là d’une notion globale, indivisible comme un nombre premier. On est souverain ou on ne l’est pas! Mais on ne l’est jamais à demi. Par essence, la souveraineté est un absolu qui exclut toute idée de subordination et de compromission. Un peuple souverain n’a de comptes à rendre à personne et n’a, vis-à-vis des autres, que les devoirs et les obligations qu’il choisit librement de s’imposer à lui-même.» (3)
«(..) Monsieur le président, madame, messieurs les ministres, mes chers collègues, que l’on ne s’y trompe pas, la logique du processus de l’engrenage économique et politique mis au point à Maastricht est celle d’un fédéralisme au rabais fondamentalement antidémocratique, faussement libéral et résolument technocratique. L’Europe qu’on nous propose n’est ni libre, ni juste, ni efficace. Elle enterre la conception de la souveraineté nationale et les grands principes issus de la Révolution: 1992 est littéralement l’anti-1789. Beau cadeau d’anniversaire que lui font, pour ses 200 ans, les pharisiens de cette République qu’ils encensent dans leurs discours et risquent de ruiner par leurs actes!» (3)

Un souverainiste convaincu
On le voit, Philippe Seguin avait une haute idée de son pays et défendait par-dessus tout la souveraineté comme son maître spirituel, le général de Gaulle qui eut à se battre à partir de Yalta - lors du partage du Monde- où il a été oublié par les trois grands de l’époque: Roosevelt, Staline et Churchill. Le retrait de l’Otan, le programme nucléaire de dissuasion étaient autant de réponses à la dilution de la France. Philippe Seguin sans avoir eu son «18 juin», représentait le dernier des Mohicans. Il ne faut pas rêver, écrit Philippe Seguin. «Sans monnaie, demain, sans défense, sans diplomatie, peut-être, après-demain, la France, au mieux, n’aurait pas plus de marge de manoeuvre que n’en ont aujourd’hui l’Ukraine et l’Azerbaïdjan.»
Que dire de Philippe Seguin le Maghrébin, sinon qu’il garda une tendresse profonde à la Tunisie où il vit le jour? Il eut aussi à défendre les régiments de tirailleurs. Philippe Seguin est, dit-on, le «père des tirailleurs». L’armée française lui doit la présence dans son ordre de bataille actuel d’un régiment de tirailleurs, héritiers des traditions de toutes les unités de tirailleurs algériens, tunisiens et marocains, qui avaient été dissoutes, en 1964, après la guerre d’Algérie. Philippe Seguin était le fils de l’aspirant Robert Seguin, tué le 7 septembre 1944, alors qu’il combattait au sein du 4e régiment de tirailleurs tunisiens pour la Libération de la France. (...) Un demi-siècle plus tard, maire d’Epinal et député des Vosges, il parvint à convaincre le ministre de la Défense, François Léotard, de rebaptiser le 170e régiment d’infanterie, qui tient garnison à Epinal, en 1er régiment de tirailleurs. Ce fut fait le 1er mai 1994. Les traditions de l’Armée d’Afrique étaient relevées et le 1er Tir possède sa nouba, ses tenues de tradition nord-africaines et son bélier. A l’époque, les régiments d’infanterie mécanisée possédaient des chars AMX-30 et l’un d’entre eux portait le nom d’Aspirant Seguin. Personnellement hostile à la suppression du Service national voulu par Jacques Chirac, il tenta, en vain, de maintenir une forme de formation militaire obligatoire.
Seul bémol. On peut s’interroger sur le silence assourdissant de Philippe Seguin lors du vote de la loi de février 2005. sur la révolte des quartiers en 2005, 2007. Où était Philippe Seguin lors de l’opération «Plomb Durci» en 2009, quand l’ensemble de la classe politique adoptait la politique de l’autruche? et plus récemment encore pour dénoncer l’instrumentalisation de la burqa et de l’identité nationale à des fins politiques et racistes? Philippe Seguin était à coup sûr un homme entier, avec des convictions et avec des colères homériques qui lui portèrent préjudice dans son activité politique.

1.Julien Martin: L’histoire de Philippe Seguin, c’est aussi l’échec du gaullisme Rue89 07/01/2010
2.Philippe Seguin, le «petit chose». 7 Janvier 2010
http://www.slate.fr/story/15337/phil...endes-football
3.Philippe Seguin et l’Europe: Discours du 5 mai 1992

Pr Chems Eddine CHITOUR L'Expression 09 01 2010