Le Quotidien d'Oran, 18 janvier 2010

Des youyous poussés en coeur par de nombreuses femmes qui ont aussi applaudi pour entonner ensuite « Min djibalina talaâ saout el-ahrar», un chant patriotique qui rappelle une page glorieuse de l'histoire du pays et de la Nation.

Non, cet air de fête n'a pas été pour célébrer un événement heureux ou commémorer une date d'anniversaire. Des youyous, des applaudissements et des paroles de ce célèbre chant patriotique ont été entonnés lorsque, vendredi, sous un ciel pluvieux, les éléments de l'Armée nationale populaire ont sorti la dépouille mortelle du général-major à la retraite, Mostafa Beloucif, couverte de l'emblème national et l'ont placée dans l'ambulance pour l'amener à sa dernière demeure, le cimetière d'El-Alia, à l'est d'Alger. «Si Mostfa» a été donné pour mort avant même qu'il ne rende l'âme. Erreur de diagnostic médical ou empressement d'une presse qui tenait à être la première à la faire paraître, la nouvelle du décès du général-major n'en était pas vraiment une. Il était malade depuis longtemps. Son heure était attendue par sa famille, qui aurait quand même préféré qu'on ne lui compte pas les dernières secondes de sa vie.

«Imaginez un moment si mes enfants n'étaient pas au courant, ils auraient pu faire une arrêt cardiaque», nous avait dit son épouse, «El Hadja», pour reprendre le terme par lequel il nous l'avait présentée lui-même au début des années 2000. Ce jour-là, elle se plaignait des problèmes d'eau qu'elle endurait quotidiennement. Curieux, ce destin qui nous avait mise face à une famille qu'on donnait pour être très bien lotie mais qui avait des coupures d'eau comme le commun des mortels ! Mais ce problème d'eau a été, pensions-nous, l'un des derniers et des plus simples auxquels la famille a été confrontée depuis la révocation du général-major des commandes du pays.

Nommé général-major en 1984, Mostafa Beloucif a été mis à la retraite, deux ans plus tard, c'est-à-dire en 1986. Il avait à peine 45 ans. Beloucif, tout autant que le défunt Yahia Rahal, tous deux enfants bien légitimes de l'Armée de libération nationale (ALN), ont été évincés de leur poste à un âge où ils avaient toutes leurs capacités physiques et morales pour rester encore au service de ce pays après l'avoir libéré du joug colonial. Le général Yahia Rahal, premier pilote de chasse algérien, a appris qu'il devait partir à la retraite lorsque, alors en poste au MDN, il avait ouvert le parapheur pour signer le courrier. La lettre de sa mise à la retraite lui avait été signée par Khaled Nezzar.

«Les enfants de l'ALN»
Le général-major Mostafa Beloucif l'a appris lui par Chadli Bendjedid, alors président de la République, qui l'avait convoqué dans son bureau pour le lui faire savoir en présence du même Khaled Nezzar. Pour tous les deux, Rahal, décédé le 29 février 2008 et Beloucif décédé le jeudi dernier, c'est le général Metidji qui a été chargé de lire l'oraison funèbre et souligner que «vous êtes partis à un moment où le pays a impérativement besoin de vous ». Ironie de l'histoire d'un pays qui a toujours bégayé devant les dérives de ses dirigeants. Des échos en provenance de la famille laissent entendre que Beloucif aurait pu être enterré à Annaba, la région qui l'a vu naître. Le général à la retraite, le défunt Yahia Rahal, aurait lui aussi aimé être enterré au cimetière de Sidi Fredj, un lieu qu'il trouvait paisible. Mais dès l'annonce de leur décès, l'armée se met au garde-à-vous et insiste pour récupérer «les siens». « C'est un enfant de l'armée, il doit être enterré dans le carré des martyrs», nous a dit le général-major Hadj Mohamed Zerhouni le jour du décès du général à la retraite Yahia Rahal.

Mostafa Beloucif aimait parler de ses années en activité sur les hauts des Tagarins, siège du ministère de la Défense nationale. Son curriculum vitae, tout le monde y avait accès. Ce n'était pas une affaire d'Etat mais sa déchéance l'a bien été. Né le 12 avril 1939 à Ben M'Hidi, wilaya d'El-Tarf, Mostafa Beloucif avait occupé au sein du MDN de nombreux postes et exercé plusieurs fonctions, dont la plus haute est celle de chef d'état-major de l'ANP. Il a été avant, entre autres, secrétaire général à la Défense, commissaire chargé du service national et aussi, dans les années 70, directeur général des personnels et de la justice au MDN. Il connaissait parfaitement les rouages du pouvoir réel, l'armée, dont les membres influents étaient tous membres du Comité central du FLN ou de son Bureau politique. C'était à ce niveau, particulièrement au temps de la présidence de Chadli Bendjedid, où se concentrait le commandement suprême du pouvoir et du pays.

«Tu es fatigué, va te reposer»
De son éviction de ce commandement et de ce qui l'entourait, Beloucif en parlait avec un profond désespoir. Nous l'avions écouté pendant de longues heures sans l'interrompre à chaque fois qu'il nous avait donné l'occasion de le revoir. Nous l'avions rencontré pour la première fois - à sa demande - à la fin de l'année 1999. La première chose qu'il tenait à montrer avec fierté, mais avec une main quelque peu tremblotante, son écriture du Saint Coran en lettres calligraphiques, une oeuvre de qualité. Son état de santé avait, déjà en 1979, été perturbé par de grands malaises qui l'avaient obligé à subir une grosse intervention chirurgicale en France. «Tu es fatigué, va te reposer», lui avait dit Chadli quand il avait décidé de le mettre à le retraite en novembre 1986.

Beloucif avait tout gardé en tête, au détail près, tout ce qu'il avait enduré à partir de cette période. C'était toujours autour d'une table agrémentée d'un bon thé et d'excellents gâteaux «faits maison», comme il se plaisait à nous préciser, qu'il nous racontait sa descente aux enfers. «Quand j'étais chef d'état-major au MDN, j'avais refusé de cautionner l'achat de radars français, des systèmes clef en main, pour la sécurisation du ciel aérien algérien, parce que j'estimais qu'étant un lourd marché d'Etat à Etat, nous nous devions en tant qu'armée, responsable de la sécurité du pays, de mettre entre les mains de l'ANP une grande maîtrise de cette sécurité en faisant en sorte que l'achat des radars ne se fasse pas auprès d'un seul pays, la France, mais de plusieurs fournisseurs, comme par exemple la Grande-Bretagne et les Etats-Unis», nous raconte-t-il. S'en suit comme autre événement relevant de la «sécurité de l'Etat», la demande de la France de faire passer ces avions militaires par l'Algérie pour les faire actionner au Tchad. «J'ai refusé le survol du ciel algérien par les avions militaires français, je ne voyais pas pourquoi l'Algérie devait cautionner aussi gracieusement des frappes militaires françaises au Tchad», se demandait-il encore en 2000, pour convaincre de sa bonne foi.

Ces deux gros «couacs» avaient été consignés dans le «dossier Beloucif» au temps où la France était gouvernée par les socialistes. Au temps où François Mitterrand dirigeait à partir de l'Elysée. Un pouvoir français auquel particulièrement l'indépendance de l'Algérie est restée en travers de la gorge. Une France qui n'avait jamais accepté que les services secrets algériens des années 80, un prolongement de l'OS (Organisation spéciale) de bien avant et de bien plus tard du Ministère algérien des Liaisons générales (MALG), institution du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), étaient comparables de par leur efficacité, notamment en matière de sécurité et de protection du pays, aux services spéciaux israéliens, le célèbre Mossad. A l époque, les services étaient dirigés par Kasdi Merbah. Le président Chadli l'avait remplacé peu de temps plus tard par Nouredine Yazid Zerhouni, à qui il a donné «deux ans pour réformer ce qu'on appelait la sécurité militaire». Zerhouni fut relevé de ses fonctions pour n'avoir pas réussi à «bien casser la SM». Il a été remplacé par Lakhal Ayat (El-Medjdoub). La suite est connue.

L'impunité comme système de gouvernance
Et bien après, mais avant qu'il ne lui soit demandé de rentrer chez lui, Beloucif avait refusé de faire sortir l'armée pour faire fléchir les tristes émeutes estudiantines de Constantine. «Chadli me l'avait demandé, mais j'étais contre que l'armée se mêle de ça», nous avait-il affirmé.

Entre un événement et un autre, le général-major se montrait profondément favorable à la professionnalisation et la modernisation de l'armée algérienne. «J'interviens dans des tribunes à l'étranger, notamment en Espagne, pour défendre l'idée et donner mon approche de la professionnalisation et la modernisation de l'armée», nous avait-il confié un jour alors qu'il rentrait d'Espagne où il avait été appelé pour en parler comme spécialiste de la question.

De 1987 à 1990, Beloucif a été assigné à résidence dans sa maison à El-Biar. Les raisons se passent de commentaire. 1990 fut l'année où le pouvoir réel avait décidé de lui lever son assignation à résidence. Le général-major à la retraite pouvait circuler librement. Erreur !

Un jour où il devait se rendre à l'étranger pour assister à la soutenance de thèse de son fils, Beloucif se voit rabrouer par la police des frontières et retirer son passeport. Une autre interdiction de sortie lui fut alors signifiée. «C'est à partir de là où ont commencé les véritables problèmes», nous disait-il. Une commission militaire avait été instituée sur ordre de Chadli pour l'interroger sur la base d'un rapport qui venait d'être confectionné par des membres influents du pouvoir de l'époque. C'est ce qui a été appelé «le rapport des généraux». Ceux qui l'ont rédigé sont ceux-là mêmes qui ont composé la commission «rogatoire». C'était en effet Khaled Nezzar, Lakhal Ayat, Atalia, Hajerès et Abdallah Belhouchet qui devaient interroger Beloucif. «J'étais convoqué tous les jours que Dieu fait au MDN pour subir ses interminables interrogatoires», nous disait-il. Las d'être traîné dans la boue par ceux-là mêmes qu'il avait côtoyés dans les arcanes du pouvoir, exténué par la pression qu'ils avaient exercée sur lui, le général-major lâcha un jour de 1991 où il était convoqué pour un autre interrogatoire : «Vous m'en voulez parce que moi, je n'ai pas tété la mamelle de la France !». Les choses s'accélèrent, «le rapport des généraux» est rendu public en 1992 et transmis à la justice militaire. Mostafa Beloucif est accusé d'avoir touché aux deniers de l'Etat, d'occuper une maison par son seul bon vouloir et de l'avoir restaurée avec de l'argent puisé dans la caisse militaire. On avait appris qu'il avait acheté sa villa d'El-Biar, en 1983, à 182 millions de centimes «dans le cadre de la session des biens de l'Etat». L'équivalent à peu près de 15 milliards d'aujourd'hui, un montant qui est loin d'équivaloir le dinar symbolique avec lequel ont été cédées de somptueuses résidences aux hommes du régime.

Le dernier hommage au général-major
Mis en état d'arrestation et emprisonné à Blida, Beloucif fut condamné en mai 1992 à 12 ans de prison ferme. Entre-temps, sa femme et ses trois enfants furent sortis de force de leur maison. Son fils aîné, Abdeldjalil, en a été expulsé menottes aux poignets. La villa était déclarée confisquée tout autant qu'une autre qu'il avait à Bains-Romains (ouest d'Alger). Celle-là l'est jusqu'à aujourd'hui.

Sa villa d'El-Biar, de laquelle sa dépouille mortelle a été sortie vendredi dernier, est habitée par sa famille. Située dans un quartier résidentiel d'El-Biar, parallèlement à l'avenue Bachir El-Ibrahimi (ex-chemin Poirson), la villa Beloucif est toujours convoitée par de grands envieux. Beloucif passera 4 longues années en prison. Liamine Zeroual est alors élu en 1995. En 1996, il demanda à ce que le condamné soit mis dans une clinique à Bouchaoui, «non pas en tant que prisonnier mais en tant que militaire qui a des problèmes de santé». Le statut «de haut gradé» a laissé Zeroual se rétracter et le faire ramener à l'hôpital militaire de Aïn Naâdja pour être soigné en «tant que VIP». Ce qui provoqué un brusque bras de fer entre lui et Khaled Nezzar. Ce dernier a réussi à s'imposer pour retirer le malade et le remettre à la prison de Blida en lui faisant porter encore une fois la tenue de «bagnard».

Comme nous l'avions signalé dans l'article écrit en hommage au général Yahia Rahal, ces lignes ne sont pas pour trahir la mémoire de Mostafa Beloucif. Elles soulignent surtout que le général-major a été puni par un système politique qui a érigé l'impunité comme pouvoir absolu de commandement. Elles lui sont aussi un hommage.

L'histoire retiendra aussi que Mostafa Beloucif a reçu, il y a près de deux ans, une «attestation de réhabilitation» paraphée par le MDN. Il aurait aimé être réhabilité par le premier magistrat du pays, le président Bouteflika, qui doit certainement bien savoir pourquoi Beloucif avait été jugé. Dès l'arrivée de Bouteflika à El-Mouradia, le général-major à la retraite a commencé à être invité à des cérémonies officielles, comme celles du 1er Novembre et du 5 Juillet. Sans plus. La République s'est vue contrainte, vendredi dernier, de lui rendre un suprême mais dernier hommage en demandant aux djounoud de lui présenter les armes au cimetière d'El-Alia.