Cinéma

Un rêve algérien de Jean Pierre Lledo.

Entretien avec le réalisateur par Laura Laufer (LCR Montreuil)

Q : L’Algérie qui est évoquée dans ce film est celle de la période de la lutte contre le colonialisme notamment à travers la figure d’Henri Alleg. Comment et pourquoi Henri Alleg ?

R : J’avais envie depuis longtemps de faire un documentaire sur le journal Alger républicain parce ce journal avait deux caractéristiques : ce journal créé par Albert Camus en 1938-1939 devient le principal journal anticolonialiste après la libération et sa rédaction était composée par toutes les catégories de population qui existaient alors en Algérie : les Arabes, les pieds noir, les Juifs… tous se retrouvaient dans ce journal. C’était ce qui était exceptionnel à l’époque. Ceci recoupe ma préoccupation et ce rêve d’une Algérie multiethnique que j’ai connue quand j’étais gosse et qui a disparu à mon adolescence quand j’ai eu 14-15 ans, au moment de l’indépendance. Ce passé est évacué de l’histoire algérienne, ces gens qui ne sont pas arabo-musulman sont traités de français y compris par le code de la nationalité algérienne qui en 1963 est adopté et qui déclare que sont algériens ceux qui sont d’origine musulmane. La religion musulmane est, dès l’adoption de la constitution, considérée comme religion d’Etat et le code de la nationalité est le deuxième texte adopté par l’Algérie indépendante. C’est donc un texte fondateur du nouvel Etat et les gens qui n’étaient pas d’origine musulmane sont considérés comme des français alors qu’en réalité beaucoup n’étaient pas des français mais plutôt des algériens d’origine espagnole, italienne, maltaise, parfois d’origine française. Tous ont vécu depuis trois ou quatre générations en Algérie. Sans parler des Juifs algériens comme ma mère dont les ascendants font partie des premiers habitants de l’Algérie. Ce journal, Alger républicain avait été dirigé entre 1950 et 1955 par Henri Alleg. Or la propre histoire d’Henri Alleg recoupe cette problématique dont je viens de parler : Henri est né en Angleterre, ses parents sont juifs russes et polonais. Il a dix-huit ans quand il rêve de devenir marin et veut faire le tour du monde. C’est comme ça que quand il fait escale en Algérie en 1937, il y reste. Et je me suis demandé « Comment ce jeune qui était alors républicain antifasciste va s’engager aux côtés des algériens ? » J’ai eu l’impression qu’il avait trouvé comme une sorte de famille en Algérie avec les communistes.

Le parti communiste était en Algérie la seule famille politique multiethnique. Quand on était arabe, musulman et anticolonialiste on pouvait aller dans un parti nationaliste, mais si on était ni arabe, ni musulman mais qu’on était quand même anti-colonialiste alors c’étaient les communistes qui acceptaient que militent ensemble des gens d’origine différente. Mon père ayant été communiste et syndicaliste, j’ai donc connu, gamin, cette Algérie mélangée. L’Algérie mono ethnique, je ne connaissais pas. Et j’ai lu La question après l’indépendance quand elle a été publiée dans les pages d’Alger Républicain. Quand je l’ai lue ça m’est apparu comme le témoignage de quelqu’ un qui résistait. Ces dernières années, quand je réfléchissais à mon projet de film ce qui m’a intéressé ce n’est pas tant l’acte de résistance à la torture et aux parachutistes de cet homme mais les motivations qui l’ont conduit à résister à la torture. « Et pourquoi, comment un homme comme lui était prêt à mourir plutôt qu’à parler ? »

Il fallait qu’il ait une raison très, très forte raison probablement inspirée par ce rêve qu’il avait d’une société communiste, internationaliste. Je crois bien sûr aux principes mais aussi à la chair et je crois que ce qui a été très fort aussi dans les motivations de sa lutte, c’est sa relation à l’Algérie où il avait vraiment trouvé une famille, où il s’est intégré et où il est resté jusqu’en 65. Il le dit lui même, la partie algérienne de sa vie a été de toute façon la plus importante de sa vie. …Je pensais que dans sa résistance à la torture, il y avait toutes ces raisons. Et le film a démarré parce que je lui ai dit : « Tu es d’accord pour qu’on aille faire ce film? » car c’est un retour que je lui demande de faire.

Il est clair que pour un homme de 82 ans, dans les conditions difficiles de l’Algérie d’aujourd’hui, ce n’était pas un voyage d’agrément que de se retourner sur le passé et des choses douloureuses. Il n’avait pas envie de le faire de lui même. S’il n’y avait pas eu le film pour lui demander cela, il ne l’aurait pas fait. S’il l’a accepté lui et ses compagnons qu’on voit dans le film, ces gens qui ont été complètement marginalisés par l’histoire algérienne et française, c’est parce qu’ils avaient envie de transmettre quelque chose de leur histoire. Tout ça c’est très fort d’autant que l’un des personnages est décédé deux trois semaines après qu’on l’ait filmé. La seule condition qu’Henri Alleg ait mise c’est que ce ne soit pas un film qui fasse de lui un héros mais un film fait avec lui. Il fallait donc que ce soit un film de rencontres fraternelles.

Critique du film
Un rêve algérien de Jean Pierre Lledo.

Jean Pierre Lledo est encore adolescent quand il lit La Question d’ Henri Alleg , ce témoignage majeur sur la torture pratiquée par l’armée française pendant la guerre d’Algérie. C’est avec Henri Alleg que Jean-Pierre Lledo a construit pas à pas ce documentaire. Ce film se donne pour but de retrouver ceux qui, encore vivants furent les compagnons de lutte d’Alleg. Quarante après l’indépendance, ces hommes et ces femmes fraternels et simples sont émouvants dans leurs retrouvailles. Mémoire retrouvée, ce film de la trace revient sur les lieux mêmes des combats menés par ses protagonistes : l’Ouenza, sa mine de fer et un des derniers acteurs de la grande grève de 1948 ; Oran, où les dockers bloquèrent l’envoi d’armes destinées à la sale guerre d’ Indochine.

Il est poignant de voir Henri Alleg reconnaître puis explorer la maison où il fut torturé. Dans cette maison devenue aujourd’hui habitation populaire, rien n’indique qu’elle fut autrefois prison et lieu de torture. Nulle complaisance, ni voyeurisme car la pudeur est très présente dans ce témoignage. Pudeur du côté de celui qui filme et de celui qui est filmé. Henri Alleg n’apparaît pas non plus comme un héros mais bien plutôt comme un homme qui ne céda rien sous la torture et mit toute son énergie, par la suite, à la dénoncer.

Emotion, dignité encore au souvenir de ceux que le colonialisme affamait et qu’on parquait, au Sud de Constantine, dans une remise plus misérable que la fourrière réservée aux ânes et aux chiens.

Jean-Pierre Lledo, réalisateur qui a grandi à Oran, évoque à travers ce documentaire le rêve algérien que firent dans l’Algérie coloniale de sa jeunesse les hommes et les femmes dont les luttes auraient pu permettre de voir naître une autre Algérie. Une Algérie qui en aurait fini avec la violence du colonialisme d’hier mais une Algérie qui aurait pu voir vivre ensemble le Juif, le Musulman, l’Arabe, le Berbère, le pied-noir, l’Européen. Le rêve d’une Algérie fraternelle.

Source : http://pagesperso-orange.fr/revuesoc.../s9films2.html