Rendez-moi mon enfant », « Ksentini bara (dehors) », « Nous exigeons la vérité sur toutes les disparitions ». Ce sont là les slogans scandés, hier, lors d’un rassemblement observé devant la maison de la presse Tahar Djaout par les familles des disparus.

Ces familles, ces mamans déchirées par la disparition de leurs enfants, exigent la vérité pour qu’elles puissent faire leur deuil. Elles veulent connaître la vérité sur le sort de leurs enfants disparus dans des conditions « douteuses ». Brandissant des pancartes où l’on pouvait lire des propos hostiles au pouvoir et au président de la Commission nationale consultative de promotion et de protection des droits de l’homme (CNCPPDH), Farouk Ksentini, ces mamans refusent de tourner la page. « Nous ne voulons pas de la charité du pouvoir. Ksentini nous a trahies et nous qualifions de scandaleux sa proposition.

Ce président de commission des droits de l’homme a osé nous conseiller de tourner la page, se faisant ainsi porte-parole du gouvernement », a fulminé une mère d’un enfant disparu durant la décennie noire. Cette mère bat en brèche les propos de Ksentini qui avait déclaré, lors d’une rencontre-débat, qu’il était « impossible » d’identifier, aujourd’hui, les responsables des disparitions, car, de son avis il n’y a ni archive ni témoignage et par conséquent, l’Etat ne peut pas se lancer dans des procès sans la moindre preuve ni dossier substantiel. « Nous avons des dossiers complets sur l’état civil des personnes disparues, les auteurs et les circonstances de l’enlèvement ainsi que les témoignages sur l’enlèvement », témoigne une mère qui veut se recueillir sur la tombe de son enfant disparu depuis plus de 15 ans. Celle-ci est persuadée que les archives existent bel et bien à tous les niveaux : gendarmerie, commissariats, tribunaux et ministères.

Sos Disparus dispose, selon Mme Fatma Zora Boucherf, vice-présidente de ce collectif, de plusieurs milliers de témoignages décrivant les circonstances et les noms des responsables de l’arrestation, de noms de témoins, de lieux de détention, de moyens de procéder et de faire disparaître. « En 2004, nous avons remis à Ksentini une série de dossiers extrêmement circonstanciés, citant des témoins, reprenant les noms d’agents ayant procédé aux arrestations et toutes les démarches effectuées devant la justice. Pourquoi Ksentini parle aujourd’hui de l’impossibilité pour l’Etat de se lancer dans des procès contre des personnes sans la moindre preuve ? », s’interrogent les familles de disparus qui qualifient presque d’anecdotiques les arguments avancés par Ksentini. Ce dernier avait soutenu que « l’Etat n’a pas à se lancer dans des opérations qu’il sait par avance perdues, d’autant plus qu’aucun pays au monde n’a réussi à identifier ni à juger des auteurs de disparitions, même s’il y a eu des semblants de procès ». Les familles initiatrices du sit-in contre-attaquent en citant le cas de l’Argentine. Les commissions vérité, mises en place dans ce pays, ont permis, selon le collectif de SOS Disparus, de mettre fin au silence, à l’état d’impunité et ont conduit au jugement des responsables. Les familles de disparus estiment que la recherche de la vérité n’est impossible que pour ceux qui la craignent. « L’Etat doit déployer tous les moyens afin de localiser les personnes disparues. Il est regrettable de constater que les pouvoirs publics ont délivré des milliers de constats de disparition sans que la famille ait été associée aux supposées recherches et sans qu’un seul disparu ait été retrouvé », lâche une mère qui refuse de tourner la page tant qu’elle n’a pas fait le deuil de son fils disparu il y a 15 ans.

Par Nabila Amir (El Watan 25 mars 2010)