I. Les armes de la finance

« Le monde de la haute finance, a pu écrire John Kenneth Galbraith, se laisse seulement comprendre si l’on a conscience que le maximum d’admiration va à ceux-là mêmes qui fraient la voie aux plus grandes catastrophes. » Réfléchissant aux causes de la Grande Dépression, l’économiste américain portait un regard sévère sur la spéculationboursière et sur l’inflation des actifs financiers. Aux dépens de l’une et de l’autre, le système de régulation mis en place à Bretton Woods en 1944 privilégiait la stabilité.

A l’aube des années 1980 et pendant près d’un quart de siècle, ceux qui « frayèrent la voie » à la mondialisation financière firent l’objet d’un véritable culte. Promettant un « nouvel âge » du capitalisme, ils forgèrent des instruments capables de « libérer » les échanges et les flux de capitaux. Ainsi, du Chili aux Etats-Unis, en passant par la France et le Royaume-Uni, la dérégulation, les privatisations et l’extension de la spéculation ont créé un monde centré sur les intérêts des actionnaires.

Nul ne put s’opposer efficacement à ces mesures. Car leurs promoteurs avaient aussi remporté la bataille des idées en discréditant toute autre politique ; et présenté la leur comme « la seule possible » après la chute du mur de Berlin. « Ils » n’étaient pas seulement des banquiers, des patrons, des économistes et des journalistes, mais aussi des hauts fonctionnaires et des politiques.

Telle est la singularité du néolibéralisme : avant d’être érigé en dogme par les institutions financières internationales et commissionné par l’Union européenne, le dépouillement de l’Etat fut organisé par les Etats eux-mêmes.

Bretton Woods, histoire d’une faillite
Frédéric F. Clairmont

II. Des crises à répétition

Marché de la dette, produits dérivés, victoire des jeunes loups de la finance sur l’establishment du « vieil argent » d’un côté ; mise au pas du salariat, triomphe politique et idéologique des promoteurs du libre-échange de l’autre : telles sont les réponses néolibérales à la déstabilisation du monde de Bretton Woods par le flottement des monnaies et les chocs énergétiques.

Leurs partisans ne leur trouvent que des avantages : les profits des entreprises augmentent, l’inflation baisse, la Bourse flambe, l’abondance de liquidités favorise l’innovation technologique. Mais les adversaires de ce nouvel ordre objectent que la finance de marché a enclenché un véritable moteur à explosion. Explosion sociale, avec le chômage de masse. Explosion économique, avec le découplage progressif de la production et de la spéculation.

L’un après l’autre, tous les éléments du système craquent : la Bourse débridée, avec le krach de 1987 ; la banque déréglementée, avec la faillite des caisses d’épargne américaines ; l’immobilier spéculatif, avec l’explosion de la bulle qui, en 1990, plonge le Japon dans une décennie de marasme ; l’interdépendance, enfin, avec la crise du bath thaïlandais de 1997 qui contamine toute l’Asie du Sud-Est, la Russie, puis l’Amérique latine.

On mesure le degré d’hégémonie d’un système à sa disposition à persévérer dans l’erreur. Plus l’histoire donna raison aux détracteurs du néolibéralisme, plus ses apôtres affirmèrent la nécessité d’en étendre l’emprise. D’Enron à la bulle Internet, le moteur à explosion n’en finit pas de hoqueter... Jusqu’où ?

Dans la tourmente de l’économie reaganienne
Bernard Cassen

III. La reprise en main de l’économie

Soudain, économie de production et économie de spéculation se sont reconnectées. Celle de la caissière de Wal-Mart, si mal payée qu’elle s’endette au-delà du raisonnable pour acquérir un petit logement. Et celle du banquier de Wall Street, si avide de profits qu’il distribue à tout vent des crédits dont il dissémine le risque aux quatre coins de la planète. Poussés l’un vers l’autre par l’éclatement de la bulle immobilière, les deux fils ont fini par se toucher.

Depuis août 2007, le court-circuit fait disjoncter successivement tous les secteurs de l’économie mondiale. Après l’immobilier, les banques, puis le crédit, puis la Bourse, puis les entreprises. En bout de chaîne, la caissière de Wal-Mart verra son emploi menacé ; ses impôts effaceront l’ardoise du banquier de Wall Street.

En 1997-1998, le boulet d’une crise planétaire n’avait fait qu’effleurer les pays capitalistes avancés. Cette fois, l’embolie frappe le coeur du système. Elle soulève un double paradoxe. Le premier tient à l’abrupte volte-face des dirigeants libéraux. Que MM. José Manuel Barroso, Nicolas Sarkozy et George W. Bush, tous trois impliqués à leur niveau dans le désengagement de l’Etat, se concertent pour entériner la nationalisation des banques et la perfusion de milliards de dollars et d’euros dans le circuit économique peut surprendre. Ce serait oublier que le néolibéralisme ne se réduit pas à un mode d’accumulation financiarisée, par opposition au vieux capitalisme industriel. C’est aussi un mode de gouvernement qui assigne à l’Etat un rôle à la fois décisif et autoréducteur : fixer un cadre juridique à l’expansion de la concurrence « libre et non faussée » ; localiser et détruire les obstacles à la croissance, fussent-ils situés au sein même de l’administration ; amortir les chocs sociaux engendrés par les deux premières tâches. Une présence renforcée de l’Etat ne contredit donc pas le projet néolibéral, du moins tant que subsiste le libre-échange.

Reste le second paradoxe : par quel miracle de l’inertie politique les architectes du désastre – libéraux de droite ou de gauche – demeurent-ils aux commandes alors que les voix alternatives qui proposent des solutions restent inaudibles ?

Et la bulle immobilière éclata...
I.W.

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