Roubaix à l'école de la laïcité plurielle

Le proviseur du lycée Lavoisier autorise l'expression de toutes les religions, au nom du respect de l'autre et de ses croyances. Plus qu'un principe, une pédagogie.

Sophie Westendorp

Jour de semaine au lycée professionnel Lavoisier de Roubaix. Dans la cour, deux élèves paressent au soleil. L'une porte le voile, l'autre non. Un choix respecté dans tout l'établissement, le plus défavorisé de Roubaix. Depuis l'arrivée de Jean-Pierre Lafage comme proviseur il y a dix ans, les religions coexistent en toute quiétude dans ce lycée où 70 % des élèves sont musulmans.

Certaines élèves enlèvent leur voile à l'entrée en classe. Les professeurs de sport ont appris à faire avec celles qui le gardent, ceux de couture ou de chimie aussi. Le voile est simplement glissé à l'intérieur des blouses pour éviter tout risque d'accident. Les élèves ont le droit de s'absenter les jours de fête religieuse chrétienne, juive ou musulmane. Ceux qui font le Ramadan peuvent se faire rembourser les frais de cantine. Et aucun professeur ne s'est plaint de voir ses élèves jeûner, les estimant même " dopés par l'effort ".

Dernier symbole du consensus : tout le lycée mange halal à la cantine, y compris les non-musulmans. Il était plus simple d'adopter cette préparation rituelle de la viande, que les autres confessions peuvent tolérer.

À travers ces aménagements, Jean-Pierre Lafage défend sa conception de la laïcité. Une laïcité moderne, plus adaptée à la société. " Je suis un hussard de la République, mais pas de la IIIe ! La République de Jules Ferry, il ne faut pas oublier que c'était aussi celle du colonialisme, elle n'avait pas que du bon, explique-t-il, et aujourd'hui encore, on exclut au nom de la laïcité. Moi, je défends la République de demain, tolérante et multiculturelle. Faire vivre la laïcité, c'est permettre à toutes les cultures de s'exprimer. "

Pour que la mosquée ne soit pas l'unique référent culturel et social des jeunes du quartier, le lycée dispense des cours d'arabe le week-end. Et dans une volonté d'intégration des habitants du quartier, l'établissement a également embauché une quarantaine de personnes en difficulté, dont beaucoup de mères d'élèves.

Donner sa place à chaque culture a rendu possible le dialogue

L'Éducation nationale a d'abord critiqué les initiatives du proviseur. En 1996, François Bayrou, ministre à l'époque, lance un mot d'ordre sans appel : " Zéro voile dans les écoles. " Depuis, les temps ont changé et le Conseil d'État a choisi de laisser les mains libres aux proviseurs sur cette question. À Lavoisier, il n'y a pas débat, ni chez les élèves ni chez les parents. " Nous, ce qu'on trouverait choquant, ce serait d'obliger une fille à l'enlever ", expliquent des élèves, catholiques pour certains. " Et si un nouveau proviseur arrive et veut changer ça, on lui souhaite bonne chance ! "

Sur quatre cents filles musulmanes, seules cinq ou six portent le voile chaque année. Un nombre stable. " Je trouve monstrueux d'exclure des jeunes filles pour leurs croyances ", s'enflamme le proviseur. " C'est de l'hypocrisie, pour ne pas dire du racisme. Les catholiques ne portent pas le voile, mais leur religion ne leur demande rien. Alors que pour une musulmane, c'est vraiment important. C'est de la discrimination pure et simple. Pour moi, la laïcité c'est l'égalité. "

Sa méthode pédagogique est aujourd'hui reconnue par l'Éducation nationale. Son credo lui a permis de créer un dialogue avec ses élèves : " C'est facile d'établir une norme et d'exclure les autres, mais après il ne faut pas se plaindre s'il y a de la violence. Les jeunes, on leur dit "vous êtes Français", mais on leur dénie le droit de l'être à leur façon. On leur reproche tout et n'importe quoi, l'Algérie, les attentats. Alors qu'accepter l'autre comme il est, comprendre ce qui est important à ses yeux, c'est le meilleur rempart contre l'extrémisme. "

Chaque année, une semaine culturelle dont les élèves choisissent le thème est organisée. Les cours s'arrêtent pour laisser place au dialogue et à la découverte. Il y a deux ans "Le Nord - Pas-de-Calais", l'an dernier "Nos origines". Et cette année, "Comprendre le monde". " Les élèves étaient très perturbés par les attentats du 11 septembre ou par ce qui se passait au Proche-Orient. Cette semaine a permis d'en parler, mais aussi de leur faire prendre conscience qu'on peut changer les choses. Quand un peuple entier est humilié en Palestine, on ne peut pas rester sans réagir.

Le lycée est aussi le lieu où l'on apprend à se révolter, où l'on apprend que l'on peut changer le monde et créer une société meilleure. La laïcité, c'est aussi la lutte pour la liberté et l'égalité. "Laïque ou pas, la pédagogie du proviseur porte ses fruits.

Malgré un contexte social difficile, le lycée Lavoisier affiche aujourd'hui une violence minimale et d'excellents résultats scolaires. En l'an 2000, 100 % des élèves ont eu leur bac. Et l'an dernier, deux jeunes filles voilées ont obtenu une mention très bien. Presque un succès personnel pour le proviseur. " Bien sûr, je ne prétends pas que c'est parce qu'elles étaient voilées qu'elles ont réussi. Mais quand même, si on les avait déstabilisées en les embêtant avec ça... "

http://www.esj-lille.fr/atelier/maga...t_roubaix3.htm