Ce n'est pas la présence à Poti du quartier général de la petite marine géorgienne, faiblement développée, qui a convaincu l'état-major russe de bombarder les installations portuaires de la ville côtière dès les premières frappes, samedi 9 août. Cette ville de 40 000 habitants constitue un élément vital pour l'économie géorgienne qui, pauvre en ressources naturelles, doit sa forte croissance à une économie fondée sur le transit des matières premières.

Selon Tbilissi, qui a qualifié le bombardement russe sur Poti "d'acte d'agression violant toutes les conventions internationales en situation de guerre", le port aurait été "complètement dévasté". L'Azerbaïdjan a annoncé dimanche qu'il suspendait ses exportations de pétrole via les ports géorgiens "en raison des combats", privant ainsi le pays de l'une de ses plus importantes rentrées de devises.

Car c'est la position géographique de la Géorgie, idéalement située entre l'Asie centrale et l'Europe, la mer Caspienne et la mer Noire, qui constitue le premier attrait stratégique de ce petit pays de moins de cinq millions d'habitants, dont les ressources naturelles se limitent aux vignes, aux agrumes, au thé et à une infime production de cuivre et de manganèse.
Un chemin de fer reliant l'Azerbaïdjan et la Turquie via la Géorgie est en chantier, devant permettre à terme une liaison ferroviaire continue entre l'Asie centrale et l'Europe. Un second terminal pétrolier est en projet, alors que celui de Supsa évacue déjà une partie du pétrole de la Caspienne vers l'Europe. Les ports de Poti et celui de Batoumi, dans l'ancienne république séparatiste d'Adjarie revenue dans le giron géorgien, sont en cours de modernisation. La signature d'une entente pour la rénovation du port de Poti (7,7 millions de tonnes de fret par an) avec les Emirats arabes unis, au mois d'avril, devrait à terme s'accompagner pour la ville d'un statut de "zone économique spéciale" favorable aux investissements.

La croissance économique du pays, qui n'est pas descendue en dessous de 10 % depuis 2006, bénéficie également de l'accroissement des échanges commerciaux entre la Turquie et les pays turcophones d'Asie centrale : le pays est sur la route empruntée par les poids lourds turcs en route vers Bakou, Tachkent ou Almaty.

Mais c'est surtout le pétrole qui permet à la Géorgie de se rendre indispensable sur le plan géopolitique. Le pays est traversé sur plus de 260 kilomètres par l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan, qui évacue le pétrole de la mer Caspienne jusqu'au terminal de Ceyhan, en Turquie, en évitant soigneusement la Russie sur son flanc sud. L'oléoduc BTC transportera, lors de son plein déploiement en 2009, un million de barils de pétrole par jour. Déjà aujourd'hui, les revenus liés au BTC constitueraient 1,5 % du PIB géorgien.

Manne économique pour la Géorgie, mais épine dans le pied de Moscou qui voit une partie du pétrole de la mer Caspienne être évacuée en contournant son territoire, l'oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan constitue l'un des points les plus délicats entre Moscou et Tbilissi. Pas étonnant que, dans la guerre de l'information que se livrent les deux capitales depuis le début du conflit, l'oléoduc ait été au coeur d'une polémique : les Géorgiens accusent les Russes d'avoir effectué des frappes aériennes autour d'un segment de l'oléoduc afin de le détruire, Accusation démentie par Moscou

Alexandre Billette - Le Monde